samedi 24 décembre 2011

La main d'écorché

Abreuvé depuis bien longtemps par la littérature fantastique, j'ai récemment commencé à lire d'autres auteurs qu'Edgar Allan Poe et Howard Philips Lovecraft s'étant eux aussi illustré dans le genre. C'est aussi le cas de Maupassant, dont j'ai commencé à lire les nouvelles à caractère surnaturel, et si je dois dire que j'y trouve mon compte du point de vue de l'intrigue et de la manière dont le récit est mené, je trouve certaines nouvelles comme dénotant d'un fantastique trop détaché et académique. Selon moi, le fantastique doit être vu et ressenti par le lecteur de manière frappante afin de le marquer et de distiller dans son esprit ce sentiment de doute et d'angoisse qui est le secret des maîtres du genre. Sentant que certaines nouvelles ne le possédaient pas tout à fait, je me suis permis d'en offrir ma propre interprétation en gardant les grandes étapes de l'histoire tout en modifiant en bien des manières le récit. Il s'agit ainsi d'une réécriture mais aussi d'une sorte de renaissance de ces nouvelles dans un style que j'espère plus moderne et moins académique. Si quelqu'un désire lire la nouvelle originelle, qu'il suive ce lien : http://maupassant.free.fr/textes/ecorche.html

La main d'écorché, réécrit depuis une nouvelle de Maupassant

S'il est une chose qu'il est bon de savoir à mon sujet, c'est que je n'ai jamais en aucune manière été sujet à la moindre crédulité. Poursuivant des études poussées en sciences, je me sentais tout à fait capable de faire disparaître ces grotesques superstitions qui hantaient les esprits des gens trop crédules. J'en étais ainsi venu à m'intéresser aux mythes locaux et à disposer d'objets et de livres touchant de près ou de loin à la sorcellerie et à l'ésotérisme.

Un soir, tandis que je poursuivais une discussion animée avec certains de mes amis, la senteur de l'alcool mêlée à celle de l'opium envahissant la pièce, j'en vins à parler de ma dernière acquisition : il s'agissait d'une main que j'avais achetée à un marchand de fournitures en tous genres et de soi-disants artefacts magiques que je pris pour un charlatan. Il m'avait assuré qu'elle avait appartenu à un ancien meurtrier, connu pour la violence de ses méfaits et son goût pour le sang, au point qu'on l'eut surnommé le 'Démon'. Après que son propriétaire eut été exécuté, le bourreau avait cru bon de conserver l'une de ses mains afin d'en faire sa fortune et elle passait depuis de main en main depuis quelques siècles, parfois dans des conditions sanglantes puisque quelques uns des acquéreurs de cette main furent retrouvés étranglés sans que l'on trouva la moindre explication.

Loin d'en être inquiété, je la laissai traîner sur mon bureau, à côté d'un rare exemplaire du Pseudomonarchia daemonum que j'avais acquis lors d'un de mes séjours. Lorsque j'abordai l'origine de cette main, l'un de mes amis, étudiant en médecine de son état et déjà passablement éméché, se proposa de me l'emprunter afin de l'étudier et d'en déceler la vérité. Je n'y voyais aucune objection et la lui donna, mais une autre de mes connaissances, un jeune homme plus jeune que nous tous et que je n'avais jamais trop apprécié par sa trop grande naïveté, l'en défendit et me conseilla de m'en débarrasser le plus vite possible avant que malheur n'arrive. Mon ami lui rit au nez et s'empara de la main tandis que je revenais à l'un de mes débats sur la crédulité et l'absurdité de l'ésotérisme face à la science. La conversation perdura quelques heures et tout le monde rentra chez soi. Je m'abandonnai moi-même au sommeil.

Le lendemain, après m'être occupé de mes propres études et avoir commencé ma relecture du Discours de la méthode de Descartes, je me rendis chez mon ami afin qu'il me fit part de ses découvertes. Il se montra décontenancé en m'annonçant que si la main avait effectivement plusieurs siècles, il ne parvenait pourtant pas à s'expliquer comment elle avait si bien résisté à la putréfaction et du peu de traces de nécrose des tissus sans qu'il y ait de traces d'embaumement ou de gel. N'entendant que peu de choses à la médecine, je lui laissai mon hypothèse selon laquelle la main n'avait été tranchée que récemment et qu'elle ne datait pas d'aussi longtemps que la légende le disait, mais il se montra catégorique et m'expliqua en des termes médicaux complexes auxquels je ne compris pas grand chose ce qui l'amenait à croire qu'elle était si vieille.

Il fit ensuite preuve d'enthousiasme et m'annonça qu'il s'agissait peut-être de la plus grande découverte médicale qui ait été faite depuis bien longtemps et qu'elle pourrait avoir des répercussions gigantesques, car cette main lui paraissait encore pratiquement vivante.

Le laissant à son travail avec son enthousiasme effrayant, je m'en retournai chez moi. Curieusement, le sommeil me fut difficile à trouver, car en mon esprit je repensais à la légende, à ces histoires de démon et de main encore vivante, le doute se distillant lentement dans mon esprit cartésien. Bah ! A force de côtoyer des gens crédules, il semblerait qu'on le devienne aussi.

Je fus réveillé plus tôt que d'habitude à cause de grands bruits et d'une remarquable agitation au dehors. M'habillant à la hâte, j'en vins à sortir pour en voir la cause et constata un attroupement de villageois autour de la maison de mon ami médecin. Forçant mon passage au travers de la foule, je parvins à entrer dans la maison dans laquelle je me trouvais il n'y a pas si longtemps encore pour la retrouver dans l'état le plus effroyable.

Sans que d'après les apparences c'eut été dû aux nombreuses personnes présentes dans chaque pièce et à l'agitation qui y régnait, tout était en désordre, ce qui dénotait avec le caractère très pointilleux de mon ami et était tout à fait inhabituel de sa part.

En le cherchant du regard, j'en vins à trouver un grand nombre de personnes autour de son lit. M'approchant, je demandais ce qu'il s'était passé, ce à quoi un agent de la police me répondit de regarder par moi-même. Ce que je pus voir m'horrifia et me terrorisa : mon ami gisait là, allongé sur le dos, le teint terriblement blafard et le visage figé dans un rictus d'effroi, une marque noire de la forme d'une main tout le long de son cou. Les ongles de l'agresseur semblaient être même entrés dans sa peau, car des filets de sang en coulaient et maculaient les draps du précieux liquide.

Ne pouvant davantage supporter la vue de cet affreux spectacle, je détournai le regard et demandai à l'agent si une main avait été trouvée. Il me dévisagea d'un air étrange et me répondit par la négative. Se pouvait-il que ... Non, c'était ridicule, impossible, grotesque. La vérité était là : il avait été assassiné et l'on avait volé la main, c'était la seule explication logique. Alors que je me frayais un chemin vers la sortie pour prendre l'air et méditer sur cette sombre affaire, j'en vins à croiser le jeune homme de l'autre soir, les traits marqués par la tristesse et la peur. "Je vous l'avais bien dit, je vous avais prévenu ... La main, elle est maudite.", voilà les mots qu'il prononça à ma rencontre. Le pauvre était visiblement en état de choc, ce qui le conduisait aux plus folles pensées, voilà tout.

Lorsqu'on l'enterra dans l'après-midi, les fossoyeurs firent une étonnante découverte. En-dessous du trou creusé pour abriter sa tombe se trouvait un autre cercueil, bien plus ancien. Lorsqu'on l'ouvrit, force fut de constater que le défunt n'avait qu'une main et qu'il lui en manquait une. Alors que tout le monde s'interrogeait sur les raisons d'une telle plaisanterie, un terrible doute s'empara de moi, me forçant à courir pour rentrer chez moi.

J'ignore quelle horrible prémonition me conduisit à cela, mais je pus voir la main, tachetée de sang, siégeant fièrement mon bureau, ses doigts et ses ongles encore vermeils tournés vers moi. Il me fallut quelques secondes pour reprendre mes esprits. L'assassin devait jouer avec mes nerfs et s'amuser à faire pression sur moi. Je m'emparai de la main et me rendit sur une colline où je l'enterrai à plusieurs mètres sous terre. C'était une action absurde, mais dans mon esprit ce doute continuait de grandir et il s'agissait du seul moyen de me préserver de la folie grandissante en moi.

Lorsque j'eus fini ma besogne, la lune se trouvait au-dessus de moi, pleine et menaçante, semblant vouloir m'avertir. J'ignorais tous ces signes de folie latente et me promis de prendre des vacances loin d'ici le plus tôt possible afin de reposer mon esprit. Sur cette motivation, je rentrai chez moi. Mon sommeil fut cette fois agité par d'étranges rêves et un cauchemar me laissa trempé de sueur et sonné par la stupeur. Je ne pouvais m'empêcher de penser à cette main et l'oppression et cet infâme doute que je ressentai me conduisirent à retourner à cette colline.

Oh, ciel, puisses-tu veiller sur mon âme ! Lorsque j'y revins, je ne pus trouver que les traces d'une excavation, le trou où j'avais enterré ce maudit appendice était béant, de la forme d'une simple main.

Depuis, je ne parviens plus à trouver le sommeil. Agité de tremblements et sujet à des crises d'angoisse, je suis persuadé que la mort viendra bientôt me chercher et que le Démon s'emparera de ma vie d'ici peu. L'autre avait raison, cette main était maudite, c'était celle du Diable !

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