lundi 28 novembre 2011

Déchu

Déchu, librement inspiré par Dark Souls


La mort n'a jamais été une délivrance, il le savait. Dans ce monde, force est de constater qu'elle est même la pire chose qui puisse arriver. Ce n'est pas la froide mais légère étreinte qui éteint lentement mais sûrement la flamme intérieure d'un homme, l'abandonnant seul au cœur d'un néant glacé, comme d'aucuns le croient. La mort n'est pas synonyme de fin, pas en tant que telle. Elle marque la fin de l'espoir, mais pas la destruction de l'âme. Cette dernière étape ne vient que bien plus tard. Celui qui meurt, à moins qu'il ne fut profondément mutilé, celui-là peut encore se relever. Il ne comprend pas exactement ce qui lui arrive, si ce n'est qu'il n'a toujours pas disparu. Il erre dans un état de stase entre la vie et la mort et se dit qu'il a finalement été sauvé, que les dieux sont avec lui. Ce pauvre fou n'a encore aucune conscience de la lente dégénérescence qu'il va connaître, son corps pourrissant lentement, le conduisant avec une infâme douceur vers un destin pire que les plus atroces tortures : la constatation de la si lente flétrissure du corps et de la perte de la santé mentale. Celui qui disparaît pour mieux se relever est condamné à voir son âme se désagréger, sa chair et sa peau pourrissant et son esprit en proie aux terribles murmures des ténèbres jusqu'à ne plus être qu'un pathétique cadavre dégénéré. Le processus est si lent, sans la moindre chance de guérison sous aucune manière que ce soit, si terriblement lent et laissant malgré tout cette lueur d'espoir qu'il s'empressera de piétiner avec violence, qu'il est bien possible d'affirmer qu'il s'agit là du plus infâme des sursis qui puisse être accordé.

Bien sûr, le phénomène fut rapidement connu de tous les humains et de ceux qu'on nommait désormais les Déchus, des morts-vivants à venir. Il n'en avait fait qu'accroître la terreur des hommes vis-à-vis du trépas puisqu'ils se rendaient désormais compte que leur délivrance ne serait qu'un interminable calvaire et qu'ils n'avaient plus de perspective de repos. On en vint à déporter et à enfermer ces morts-vivants en proie à la détérioration dans des prisons scellées afin qu'ils ne puissent détruire ce qu'il restait de l'humanité. Les Déchus n'avaient cependant pas toujours existé. Il semblerait que leur apparition coïncide avec des évènements étranges relatifs à la folie des dieux qui perdaient le contrôle de la régence du monde en se livrant à des conflits fratricides.

Les superstitions et le chaos s'emparèrent bientôt des survivants de l'humanité dans ce monde dévasté et désolé en proie à la folie et ils en vinrent à chercher frénétiquement une solution à cette putréfaction qui se développait sans cesse, semblant sceller le destin de la race humaine. Il y avait bien entendu des moyens de ralentir la progression du fléau, mais nul ne pouvait imaginer que sa fin n'était pas inéluctable. Parmi eux, le plus efficace s'avérait être de rester de manière permanente auprès d'un feu de camp alimenté par la ferveur pieuse d'une prêtresse, une Gardienne comme on les nommait depuis lors.

Il apparut néanmoins lentement que toutes les précautions que l'on pouvait prendre n'empêchaient pas la croissance exponentielle du nombre de Déchus et de morts-vivants. Ceux-ci, des abominations dégénérées et désormais sans âmes, semblaient contribuer à la décadence du monde tout entier de par leur simple existence. L'humanité, désormais en proie à l'extinction, plutôt que de former une coalition de survivants, se trouva fragmentée et chaque survivant, chevalier, mage, combattant se retrouva à aller de son côté pour faire face aux hordes de démons et d'horreurs qui régissaient alors le monde. Un seul homme restait immobile, près d'un feu. Autrefois courageux guerrier, il était devenu cynique face à la tournure des évènements et sentait sa propre déchéance et sa lente transformation en un mort-vivant. Le feu avait beau luire, étant un imposant brasero, rien ne pouvait empêcher l'inévitable, cette abominable déchéance contre-nature qui frappait désormais même les humains. Il en était absolument conscient, et malgré toute sa ferveur, le cynisme et la peur finirent par vaincre. Il devint amer et lança quelques réflexions méprisantes aux déchus encore conscients qui parvenaient à s'échapper de leur prison et entendaient sauver le monde. Ils mourraient bien assez tôt et perdraient leurs esprits, augmentant encore la masse des créatures sans âmes qui peuplaient désormais l'ancien village, mis à feu et à sang.

Il n'y avait plus aucun endroit sauf. Il en était venu à penser parfois qu'il était peut-être le dernier homme encore en vie. L'effroi le rattrapait alors, lui rappelant que ses jours étaient comptés et qu'il allait bientôt perdre lui aussi sa santé mentale et son âme. Il luttait pourtant de toutes ses forces, tâchant de ne pas s'abandonner à l'abattement, mais le combat était perdu d'avance. Les ténèbres gagnaient du terrain et elles le dévoraient de l'intérieur. Dans son esprit où la brume empoisonnée de la folie s'établissait, ses pensées devinrent de plus en plus pessimistes et négatives. De même, des signes évidents de flétrissure commençaient à apparaître sur son corps, le comblant d'horreur et d'effroi.

Un jour cependant, il se surprit à éprouver de l'espoir. Un autre déchu en devenir venait de s'échapper, animé par la même pseudo-bienfaisance empreinte d'une pitoyable candeur que tous les autres soi-disants aventuriers, et comme toujours il s'efforça de l'aiguiller. Malgré sa folie grandissante et sa déchéance croissante, une partie de lui croyait en ces aventuriers. Lorsqu'il entendit sonner à quelques heures d'intervalle les deux Cloches de l’Éveil, il eut du mal à y croire. C'était la première fois depuis des décennies que cela était arrivé et il parvint à éprouver une sorte de joie, de même, pour la première fois depuis bien longtemps. Peut-être, peut-être ce mort-vivant allait-il tous les sauver ... A moins qu'il ne meurt vraiment, comme tous les autres jusqu'ici ...

Force était néanmoins de constater que les progrès de l'aventurier n'étaient pas assez rapides et que la dégénérescence ne cessait de prendre de l'ampleur. Il était désormais constamment partagé entre l'espoir et le désespoir, déchiré entre deux sentiments absolument opposés tandis que les dernières lueurs de sanité disparaissaient de son esprit. 
 
Le sort en fut décidé lorsqu'il entendit le cri de douleur et d'agonie de la Gardienne du feu et qu'il vit le brasero s'éteindre, ne laissant que des cendres froides. Les ténèbres gagnèrent soudain tout son corps, enflammant sa chair et son âme. Tout n'était plus que la confusion la plus extrême, rien n'était clair, tout était flou et il se trouvait désormais à courir frénétiquement vers les ruines de l'ancienne cité de New Londo, dans l'espoir de trouver un dernier feu, un dernier espoir. Dans sa course folle, il s'écroula soudain à terre, pour se relever sous les traits d'une créature qui n'avait pratiquement plus rien d'humain. Les ténèbres avaient gagné.

lundi 21 novembre 2011

Le Doute

Le Doute

S'agissant d'un sentiment que l'auteur, ou tout du moins celui qui aspire présentement à en devenir un, ressent chaque jour, parfois plusieurs fois lors de la même minute, à des intensités variables mais telle une constante et avec grande puissance dès lors qu'il termine d'écrire, il lui convient de faire l'introduction de ce qu'il peut peut-être d'ors et déjà considérer comme une ébauche d’œuvre littéraire, en approfondissant notamment sa pensée à l'égard de ce qui est connu sous le nom de "doute".

Même alors qu'il écrit ces lignes, il le ressent. Il ignore s'il terminera d'écrire ce paragraphe avant de décider que ce soit futile. Il ignore s'il terminera tout simplement d'écrire. Il s'agit cependant pour lui d'une manière d'être : l'introspection, la remise en question, un esprit critique affûté au point d'être constamment en fonction et dont il se sert en autre à son propre égard, et il a toujours vécu de cette manière. La confiance est pour lui l'apanage du vaniteux et le doute mêlé du zèle, s'il l'empoisonne parfois malgré tout, reste l'un de ses principaux outils pour rester critique. Oh, il le redoute, bien évidemment mais il l'apprécie également, peut-être en moindre mesure cependant. Il lui permet de mieux mesurer les choses en même temps qu'il restreint son avancée, il est devenu un frein plus qu'une aide.

En effet, ce doute, il restreint son avancée, il réduit son travail, il le tourmente tout en le forçant à relire sans arrêt ses pages, celles qu'il a écrites dans un éclat d'inspiration, une sorte de splendide vision éphémère apparue à l'intérieur de son cerveau comme si elle eût été induite par la Muse, celles dans laquelle il expose son âme et au travers desquelles il existe réellement. Écrire est pour lui un moyen d'exister, de ne pas être oublié, de s'affirmer, de gagner cette confiance que le doute rejette et de laisser un témoignage du temps. Il considère qu'un homme n'est pas mort tant qu'on cite son nom et il tient ainsi à survivre à travers les âges grâce à sa plume, que ce fut une volonté vaniteuse ou non.

Ce désir, il est en convaincu, il n'est pas le premier à l'avoir éprouvé et ne sera pas le dernier. Que ce soit pour des raisons relatives à une certaine démesure et à un ego hypertrophié, à cause d'une ambition bien trop grande, simplement pour laisser un témoignage de son époque et de son existence ou pour donner corps à ses pensées, il ne saurait dire laquelle de ces raisons le pousse à vouloir écrire et créer et il pense certainement qu'il s'agit de toutes à la fois par diverses proportions, le fait est qu'il veut apprendre à écrire. Mieux écrire. S'améliorer, effacer ses défauts, savoir donner forme aux visions fugitives qui lui traversent l'esprit, voilà son objectif, voici ce qu'il désire accomplir et bien lui importe peu du reste, à dire vrai.

Cet aspirant écrivain a découvert qu'il ne pourrait vivre sans écrire. Il ébauche déjà depuis quelques années des scenarii et s'est découvert une volonté de s'épanouir à travers l'érudition et la culture. En cela, il s'éloigne radicalement de ses contemporains envers lesquels il en est même venu à nourrir une sorte de méfiance et un sentiment d'incompréhension. Il ne saurait partager leurs intérêts, il se sent étranger à une partie du monde, celle qui défie le cartésianisme et la volonté d'atteindre l'érudition en trouvant son propre épanouissement par des moyens bien éloignés de toute forme de culture. On ne saurait accuser ni blâmer personne pour de telles raisons, bien évidemment, mais il n'empêche pas que cet écrivaillon se sent séparé des personnes desquelles il devrait être proche, c'est à dire en d'autres termes des gens de son âge, ou du moins de la plupart d'entre eux. On le qualifiera sans doute d'asocial voire de misanthrope pour cette raison. Il n'en a trop que faire, il a d'autres volontés, d'autres projets, son ambition dépasse ces considérations.

Il s'épanouit à travers l'écriture, la réflexion, l'abstraction de la réalité au profit d'un monde fait de pensées et d'une méditation sur l'état actuel du monde sous de nombreux aspects. Il en est venu à développer son esprit critique de manière à mieux juger le monde et ne parvient qu'à en constater une déchéance sans cesse croissante, d'où son retrait et la forme d'ascétisme que revêt la vie qu'il mène. Il exprime sa vision des choses, influencée par des auteurs romantiques et fantastiques tels que Victor Hugo ou Edgar Allan Poe, à travers ses écrits ou du moins le tente-t-il. Ils ne sont pas encore étoffés, il recherche toujours son style, il ne sait trop s'il a du talent ou s'il ferait mieux de tout détruire tant qu'il en est encore temps. C'est là ce maudit doute dont il parlait. Il y a réfléchi depuis longtemps : il tient à l'exorciser en s'assurant de l'existence ou de l'absence d'un éventuel talent au sein de son œuvre, d'où son besoin d'avoir un jugement extérieur. Sa seule certitude est son éloquence dont il a par ailleurs tendance à abuser, mais il ne saurait dire s'il l'emploie correctement ou non. Il ne parvient pas à avoir de véritable idée quant à la qualité de ses écrits.

Pour le reste, force est de constater qu'il a décidé de vous laisser juger, puisque vous lisez désormais ceci. Afin qu'aucun doute – ah, le trait d'esprit ! – ne pût planer sur son identité, il va désormais la décliner. Il est connu sous divers pseudonymes, peut-être, tels que Gordon Blake, Geddoe ou Abysse.

Cet individu, celui qui écrit à ce même moment ces lignes, cet être que le doute étreint avec force, cet énergumène indécis qui aspire à être littérateur et qui s'amuse à imiter le style d'un certain chroniqueur et médecin oranais, va désormais vous laisser avec la suite de ses écrits, qui devraient donc suivre. Si vous le connaissez, ne laissez pas votre appréciation personnelle se mettre en travers de votre jugement. Il tient à s'améliorer, il désire des avis honnêtes et construits, et il semblerait que votre jugement lui importe. Alors, puissiez-vous vous montrer respectueux de cette volonté. Il vous souhaite bien sûr une bonne lecture.