dimanche 8 décembre 2013

Vivre

Il est vain de vouloir séparer radicalement la vie et la mort, car elles ne sont pas deux états disjoints, mais les deux extrémités de ce qu'est l'existence ; et sans cesse nous fluctuons de l'un à l'autre, quoique ultimement nous succombions à la mort, car hélas même celui qui est le plus du côté de la vie n'est immortel. 

En naissant, j'étais davantage du côté de la mort que de la vie. Le hasard, quelque miracle, l'alignement singulier des planètes d'un système lointain ou ma volonté m'ont préservé d'une mort tragique, à un si jeune âge. Néanmoins, en grandissant et toujours à l'heure actuelle, je me suis retrouvé plus proche de la mort que de la vie ; et pour tout dire, si j'avais à qualifier ma vie, je la dirais morte, ou plutôt morne. Je suis une ombre qui marche. A walking shadow.

C'est autant par choix que par défaut d'avoir trop connu autre manière de vivre que je vis mornement, bien que j'admette vouloir progresser de l'autre côté. En réalité, je l'ai déjà fait, assez périodiquement, j'ai eu l'occasion de voir et de savoir ce que c'est que de vivre ; mais ces instants où je saisis mon existence sont éphémères et suivis d'une amère chute. A l'instar d'Icare, en volant à proximité du soleil, je me brûle les ailes et je suis précipité dans la mer. Je m'écroule de mon piédestal tout comme Lucifer. Mais ma nature est telle qu'après avoir essuyé la chute, mes ailes repoussent et je suis poussé à en battre de nouveau, espérant cesser l'éternel cycle des amers désappointements. 

Cependant, le processus est long et discontinu. Ce n'est pas une élévation continue qui précède la chute, mais une série de zigzags dramatiques et ridicules, grossiers et magnifiques, nobles et pitoyables : des bruits pleins de fureur et du silence. Grandeur et décadence. Cynisme & Romantisme.

Les seuls moments où je me sens vivre sont ceux où je ressens. Ils sont rares mais d'une force incommensurable : mes colères sont furor, mes pleurs sont tragiques, mes joies apothéoses. Entre ces vifs éclairs, je passe des éternités à errer dans la nuit noire. Je ne vis pas, à vrai dire je ne sais pas ce que c'est que ce que je fais, peut-être que j'attends. Attendre quoi ? Le prochain éclair, la prochaine émotion qui saura me ramener à mes sens. 

J'y trouve là une explication de ma propension à tout dramatiser, de la violence de mes passions et de mon inconstance : je cherche à vivre. Maladroitement, du moins jusqu'ici. Mais j'en ai assez d'exister sans être et d'être en vie sans vivre, voilà à peu près la seule donnée certaine. Le reste est une énigme que je tâche d'élucider. Et à défaut d'y trouver une réponse, je fais tout pour ressentir quelque chose. De la tristesse, du malheur, de la consternation, une souffrance indicible ; de l'indignation, de la rage, une haine formidable ; un bonheur mortel. Dans le sens où il est digne des vivants et aussi dans sa puissance transcendant la mort. Tout vaut mieux que cette indifférence, ce cynisme, cette nausée qui me rongent en l'absence d'émotions. Je préfère être triste que morne, au moins je demeure vivant.

Mais puisque mes émotions sont si fortes et rares, je suis forcé de ressentir avec langueur et longueur ces longues pauses dans mes instants de vie. Des instants où mon esprit, sans être agité par le chaos de mes sentiments divers et tous excessifs, trouve un repos qui lui permet de réfléchir, de raisonner, mais un repos proche de la mort.

Je ne me sens vivre que face à l'art ou à autrui. Laissez-moi lire, même de l'histoire ou de la philosophie : mon imagination en sera charmée, j'imaginerai Lysandre à la tête de la flotte des Spartiates, je verrai Socrate mourir, je serai exalté avec les Lacédémoniens, je souffrirai et pleurerai avec Phédon. Il en va de même, pour tous les arts : rien ne me charme davantage qu'un roman où les personnages sont, quant à eux, bien vivants ; une mélodie émouvante ; un film ou un anime devant lequel on pleure à chaudes larmes. (actuellement je suis en plein Clannad

Enfin : faîtes-moi rire, faîtes-moi pleurer, faîtes-moi m'indigner, que sais-je, charmez-moi, faîtes-moi penser mais délivrez-moi de moi !

Voilà qui explique aussi mon ambivalence vis-à-vis d'autrui : ayant vécu toujours en solitaire, j'ai toujours aimé la compagnie d'autrui sans savoir comment m'y accommoder. En l'absence de cette science, j'ai cultivé le goût des livres ; c'est encore ce que je fais, ne sachant vraiment comment vivre avec autrui : voilà le mystère de mes savoirs résolu ; il n'est pas bien glorieux, vous le voyez. Et quoiqu'on se plaise à me placer sur un piédestal ou que moi-même, dans des moments où je m'oublie ou alors où je fais preuve d'une abominable ironie envers moi-même, je suis piqué d'orgueil ; je ne suis digne de rien, sauf peut-être d'une tombe, compte tenu mon manque de vitalité. Ma quête émotionnelle explique aussi ma recherche ininterrompue de l'Amour : rien n'est plus prompt à fournir des sujets de joie, de colère, d'inquiétude, de bonheur extrême ; enfin rien n'est plus émotion et moins raison.

Les seuls instants qui ont marqué ma mémoire sont ceux où je me suis senti vivant. Les autres sont des nappes de brouillard silenthillien. Je ne me rappelle donc proprement que des moments où j'ai ressenti quelque chose. Enfant, dans les bras de ma mère, de l'ébahissement pour les voitures, ces monstres métalliques qui déambulaient une quarantaine de mètres en contrebas et défiaient ma logique infantile ; de la joie de me promener dans un jardin enneigé ou que ma voisine m'achète un jouet ; de la consternation lorsqu'un chien s'attaqua effrontément à un autre jouet ; le sentiment d'être perdu, le malaise au milieu de la cour, seul au milieu des autres enfants ; de l'émerveillement et de l'amusement en regardant des dessins animés, notamment Tom & Jerry (que j'ai longtemps cru s'appeler Tommy Jerry), en lisant Le Petit Prince et des contes de fée ; beaucoup de peur face aux colères de ma mère, beaucoup de déception, beaucoup de tristesse. 

Notamment, je me rappelle d'une journée où, vers mes huit ans, après avoir recueilli et pris soin pendant deux jours (il me semble que c'était le temps d'un week-end) d'un oisillon perdu et blessé que je choyais et adorais, après avoir ressenti une incroyable communion avec la nature en l'ayant vu voleter et piailler vers moi pour dormir à proximité de moi, ma mère finit par le trouver mort un matin. Mon frère n'en ayant cure et ma mère, nonchalante à cet égard et agacée par mes yeux qui déjà étaient embués de larmes, m'ayant dit ou plutôt vociféré que c'était ridicule de se mettre à chialer pour un simple oiseau, je ne sais où je trouvai la force de ravaler mes larmes jusqu'à prendre mon cartable et sortir de la maison. Ensuite, je ressentis vraiment, peut-être pour la première fois, toute l'intensité de ce qu'est le deuil, toute la force prodigieuse et incommensurable de l'émotion. Écrasé par le chagrin, tout en marchant je fondis en larmes et je pleurai à chaudes larmes pendant si longtemps que je dus expliquer les raisons de ma dévastation à la dame chargée d'assurer le passage des enfants le long des passages piétons, ainsi qu'à mon institutrice et à toute la classe, puisque tous m'avaient trouvé incapable de m'arrêter de pleurer et de parler d'un oiseau qui était mort chez moi ce matin. Je crois n'avoir jamais vraiment pleuré davantage ; même après ma rupture d'il y a sept mois. La simple évocation du souvenir de cet oiseau me ramène à cette époque où j'étais constamment partagé entre l'insouciance de l'enfance, le goût pour la connaissance, la passion pour les jeux vidéo & dessins animés que j'ai toujours entretenue, un amour fraternel plutôt ambivalent & un amour mêlé d'une crainte profonde pour ma mère, ou plutôt de l'amour pour ma mère et une peur mortelle (ibid) de ses colères qui me terrorisaient.

L'adolescence n'a été que l'occasion de me sentir encore plus différent des autres en étant ouvertement brimé et méprisé par eux, d'où j'en ai tiré encore de la souffrance ; mais j'ai alors aussi eu l'occasion de découvrir mon inclination naturelle pour l'école, mon mal-être intérieur, mes interrogations cartésiennes qui remettaient en cause les fondements de la réalité et se penchaient sur la folie & mon goût profond qui n'a fait que s'accentuer depuis de tout ce qui me permettait d'échapper à la réalité : le merveilleux comme le fantastique le plus bizarre et malsain.

L'âge adulte n'a fait que commencer, j'ai peu à dire sur ce chapitre. Il n'a été ponctué que d'une histoire amoureuse peut-être digne d'un roman que j'écrirai un jour, histoire longue de neuf mois mais qui continue de profondément affecter ma psyché à l'heure actuelle. C'est à vrai dire à cause de la mélancolie que je m'efforçais de provoquer en moi-même (toujours afin d'échapper à la solitude avec moi-même) en relisant nos vieux poèmes et en regardant ses photos que j'en suis venu à écrire cela, à la fois comme moyen d'exorciser le mal-être, comme catharsis, afin de me sentir mieux et de pouvoir étudier l'esprit déchargé de noirceur, et aussi avec un peu d'intérêt à ce qu'autrui me comprenne, puisque je suis lu. Je ne doute pas que j'en vienne à faire ma propre propagande en le faisant lire à quiconque, que pour une raison comme une autre je voudrais voir me comprendre, ou du moins me connaître. 

Le reste du temps, je ressens du vide, faute de mieux pouvoir le décrire. J'ai déjà beaucoup disserté là-dessus et à peu près tout ce que j'écris est soit une description de ce vide, soit une tentative de l'expliquer, soit une tentative d'y échapper ; mais puisque je continue d'écrire, j'y reviens sans cesse, constatez-le. La seule période où je n'ai pas eu besoin d'écrire fut celle où j'étais en couple, ayant à la place eu allégrement l'occasion de m'épancher face à ma Lénore perdue. Mais puisque je l'ai perdu il y a de cela sept mois, me revoilà écrivaillon de pacotille, faux Rousseau larmoyant, pseudo-Montaigne, Marc-Aurèle sous opium, Baudelaire sans talent ni absinthe !

Et c'est en m'efforçant d'échapper à ce vide que je vis et que j'agis, chacune de mes actions me précipitant maladroitement dans ma fuite en avant, tâchant d'agripper une main secourable ou de moi-même me porter vers l'avant, loin de ce monstre de l'être. 

J'ai épuisé ma matière, mon encrier virtuel est vide, ma plume est sèche.
Voilà l'aporie ; fabula est acta.