C'était une belle journée d'été, dans une petite ville française comme il y en a tant. Une exécution devait avoir lieu l'après-midi et je devais m'y rendre. J'avais toujours cru qu'en ce genre d'occasions, il ne faisait jamais beau et que le temps devait être plutôt grisâtre et morne. En fait, il n'en était rien : le soleil resplendissait au milieu d'un ciel azuré au sein duquel seuls quelques nuages solitaires se trouvaient. Rien ne semblait troubler les cieux, qu'importe ce qu'ils avaient à observer, ils souriaient.
C'était moi que l'on devait exécuter, mais mon cœur était léger et je sifflotais en contemplant le ciel tandis que de rustres gardes, mal rasés et parlant un français fort approximatif et vulgaire, me tenaient enchaînés et m'emmenaient vers l'échafaud où je devais être pendu, sous les yeux d'une foule dont les regards s'emplissaient de haine à mon passage.
Vraiment, j'observais là une métamorphose terrible de ce que l'on nommait habituellement les « honnêtes gens ». Les hommes fulminaient de rage et juraient que j'allais atrocement souffrir au cours de l'expiation de mes « crimes », la plupart de femmes me hurlaient des atrocités telles que je n'en avais jamais entendues et l'une d'entre elles me cracha au visage lorsque je passais à sa proximité, son visage déformé par la haine n'ayant plus rien d'humain. Curieusement, même les enfants étaient présents, et ceux-là, que je croyais de la plus grande pureté et innocence, poussés par leurs parents, me jetaient de toute leur force maintes pierres en s'efforçant de bien viser.
Ah, heureusement, ils n'excellaient pas dans l'art de la lapidation et aucune des pierres ne parvint à toucher sa cible, alors que les gardes à mes côtés essuyaient tous les tirs ratés et tâchaient avec le plus grand soin d'éviter les projectiles sans trop s'éloigner de moi.
D'ailleurs, quant à moi, mon âme s'abandonnait au fatalisme : j'étais condamné, alors à quoi bon ? J'étais plutôt occupé par mes observations de cette humanité si inhumaine, pleine de colère et agitée par une haine féroce alors que moi, je devenais à la fois cynique et serein en allant à son encontre et vers mon trépas. Bientôt, la mort m'apporterait le réconfort au sein d'une vie pleine de troubles, et je goûterai au silence majestueux de l'éternité. C'en était assez de toute cette agitation, de ces masses qui grouillaient en tous sens, bientôt, enfin, le calme, l'étreinte glacée de Son amour inconditionnel !
Oui, tout cela allait bientôt arriver, et du reste le monde pouvait bien s'écrouler car j'allais le quitter d'ici peu. Mais il fallait encore patienter, nous n'étions pas encore sous la potence, il restait quelques rues à parcourir sous cette pluie torrentielle de pierres, de cris bestiaux et d'injures innommables, comme si j'étais destiné à canaliser toute la haine de l'humanité et qu'après ma mort, elle serait débarrassée d'un sentiment aussi vil. Je savais cependant que ce ne serait pas le cas. La vérité, c'est que la haine est le cœur même du genre humain d'où il puise toute son essence. Je le savais, j'en étais persuadé. Autrefois, moi aussi, je huais et j'insultais de toute ma ferveur les criminels qui passaient sur le chemin que j'arpentais à mon tour aujourd'hui. J'étais maintenant l'objet de cette haine destructrice, fondement de la société humaine.
Je réfléchissais sur ma condition tout en avançant et je voyais enfin la potence au bout de la rue. La délivrance, sous la forme de ce maudit échafaud de bois ! Il ne restait que quelques mètres avant de goûter au repos. Néanmoins, songeant sûrement à arrêter ma progression et à achever ma vie au plus tôt, je vis soudainement un homme à l'allure de géant se détacher de la foule et faire face à moi et aux gardes. Il était corpulent, possédait un corps massif qui évoquait plus un taureau qu'un être humain et il me fixait de ses yeux bovins qui brillaient de colère et de frénésie sanglante. Il brandit quelque chose que je vis briller dans sa main et que je devinai être un couteau ou une lame quelconque, dans le même temps qu'il chargeait vers moi avec toute l'énergie de ceux qui sont déterminés et persuadés de faire le bien par des actions en apparence mauvaises.
Un garde s'interposa cependant entre moi et la bête humaine, considérant sans doute que mourir pendu ou transpercé d'un glaive faisait grande différence pour un condamné à mort. L'idiot se trompait. Je voulais mourir, j'étais trop las du monde pour continuer à vivre et j'aurais été bien aise d'être assassiné de la sorte par une créature de cette espèce, la haine incarnée ! Le destin, maître cruel, en fit autrement et ce crétin de garde se retrouva meurtrier à son tour, sa hallebarde ayant traversé de part en part l'ignoble animal. Les deux restèrent abasourdis, jusqu'à ce que le soldat reprenne ses esprits, ôte son arme du corps du trépassé, le laissant alors s'écrouler avec fracas sur le sol désormais maculé du sang d'un innocent, puis reprenne une pose stoïque et que nous continuions à avancer.
Durant les derniers centimètres qui me séparaient de la liberté, suite à la scène qui avait eu lieu, la foule se tût précipitamment pendant quelques instants. Néanmoins, alors que je gravissais lentement les marches de l'échafaud, savourant ma libération prochaine de cette vie dénuée de sens, la frénésie reprit la masse qui recommença ses hurlements qui ressemblaient aux cris d'une bête mortellement blessée.
J'étais enfin sur l'estrade de bois, prêt à embrasser langoureusement la Faucheuse, cette corde austère qui se balançait devant moi et que l'on m'attachait déjà autour du cou. Un prêtre maigrichon s'avança devant moi, son saint ouvrage en main et commença à débiter ses inepties sacrées.
« Halte-là, l'ami, lui dis-je en l'arrêtant, c'est là un langage que je ne parle pas. Tais-toi et laisse-moi plutôt mourir en paix, je n'ai pas de compte à rendre à ta divinité et ma conscience est tranquille. »
Le religieux, confus, entreprit de prononcer une autre parole mais se ravisa et se contenta d'effectuer un signe de croix avant de partir. Le bourreau prit alors sa place, et tout en serrant fermement la corde autour de mon cou, s'adressa à moi :
« Une dernière volonté, condamné ? prononça-t-il avec la lassitude d'un homme qui avait passé sa vie à écourter celle des autres.
- Oui. Tue-moi, et promptement. C'est que je perds mon temps de mort à vivre, là, mon brave ! »
Il serra alors une dernière fois la corde et fut sur le point de m'expédier dans l'au-delà ad vitam aeternam conformément à mon souhait, lorsqu'un grand bruit se fit entendre parmi la foule qui se pressait autour de l'échafaud. Je voyais trois hommes montés sur des chevaux, armés de longues épées, qui se ruaient à mon encontre et sautèrent promptement de leurs montures pour me rejoindre. Ils tuèrent machinalement le bourreau et les gardes avant de s'adresser à ma personne en défaisant la corde :
« Bonjour à toi, homme injustement mis à mort ! Nous sommes venus pour te sauver ! entonna-t-il d'une voix fluette et avec de joyeux accents, ce qui eut le don de profondément m'agacer. Je suis Athos, et voici Porthos et Ara-
- Ecoute, je me fiche de vos identités et même de l'injustice dont j'ai pu être victime. Ce que j'ai vu au cours de cette journée, toute cette haine et cette bestialité insensée, cela suffit à m'ôter le goût de vivre et à vouloir rencontrer mon Créateur plus tôt que prévu pour lui expliquer à quel point Sa création est effroyable. Si tu es aussi valeureux que tu le prétends, mets fin à mes jours en cet instant.
- Mais- !
- Tue-moi, pousse-toi ou donne-moi ton épée si tu n'oses pas, couard ! »
Je n'attendis pas sa réponse et arrachai l'arme de ses mains. La foule se taisait, maintenant, confuse par la tournure que prenait la scène. Je levai l'arme en l'air et lui hurlai :
Je n'attendis pas sa réponse et arrachai l'arme de ses mains. La foule se taisait, maintenant, confuse par la tournure que prenait la scène. Je levai l'arme en l'air et lui hurlai :
« Je suis Alceste, retenez ce nom ! Vous êtes lâches, couards, pleins de haine et méprisables au possible, vous êtes une humanité qui n'a rien d'humain et de bon, vous jugez les gens sans les connaître et souhaitez leur mort sans même savoir rien de la réalité de leur culpabilité ! Vous êtes des bêtes stupides qui vous repaissez dans la fange ou qui tentez de jouer les grands héros idéalistes en désespoir de cause ! Apprenez plutôt à faire preuve de discernement et acquérez le sens de la justice ! Moi, je suis fatigué de vous et malade de cette société ignoble. Adieu, la nuit tombe, c'est le crépuscule de mon existence qui s'annonce ! »
Alceste s'éventre puis s'écroule sur l'estrade, inondée de sang. Les justiciers contemplent la scène, abasourdis, dépités et choqués.La foule reste silencieuse pendant plusieurs dizaines de minutes, sans oser bouger, fixant le cadavre du condamné.
/
/
A la mort, j'étais condamné. « A la
mort, le scélérat ! A l'échafaud, l'assassin ! », c'était ce que la
foule scandait en chœur, comme pour me rapprocher de la potence par une
incantation magique, comme si cette formule provoquait la fureur divine
et qu'en réponse aux appels populaires, un éclair allait s'abattre sur
moi. Mourir, rejoindre l'abysse, c'était mon triste destin. Un horoscope
ironique et cruel, en somme. « Ah, vos planètes ne sont pas alignées.
Désolé, mais vous mourrez aujourd'hui, les étoiles le disent. »
Enchaîné,
j'avançais d'un pas lent et maussade, essayant de ne pas songer à ma
mort à venir, à ces visions où je me voyais agonisant au bout d'une
corde, pris de convulsions … et mon esprit étant cependant complètement
absorbé par ces pensées. Bon sang, j'allais mourir. J'allais mourir !
Qu'est-on censé penser en ces occasions ? Rien ne me venait à l'esprit,
je ne le savais pas.
Je
ne pouvais pas simplement me faire à l'idée de cesser d'exister et une
partie de moi était persuadée que je survivrai. Je l'entendais, elle me
chuchotait : « Tu ne peux pas mourir aujourd'hui, c'est impossible, ne
t'inquiètes donc pas, tu vas vivre. »
Au
cours des longues minutes de marche vers ma mort, encerclé par la brume
et des gardes insensibles et froids, la voix de l'espoir se faisait
plus pressante encore, et en l'écoutant je m'imaginais un moyen de
m'échapper. Après avoir considéré toutes mes options, cependant, j'en
revenais à ma conclusion première : ah, hélas, j'allais mourir. Si
l'espoir est une chose bien sotte en général, elle est immonde pour un
condamné à mort qui n'a plus aucune chance, c'est une voix qu'il faut
taire d'urgence.
La
voix du désespoir qui grandissait en moi fut forcée de se taire
lorsqu'à ma plus grande surprise, je vis que pendant que j'étais
préoccupé par mes propres pensées, un homme massif s'était détaché de la
foule pour bloquer mon cortège funèbre. Allons, du respect, place au
mort, pousse-toi donc ! Le colosse ne bougeait pas, inflexible qu'il
était. Il semblait considérer ses options. Son expression amorphe
changea alors que je vis une lueur démente briller dans ses yeux tandis
qu'il sortait un hachoir du tablier qui lui servait de vêtement.
Il
voulait me tuer, c'était évident. Mais enfin, j'étais condamné à mort !
A quoi bon écourter ma vie de ta main si je dois de toute façon mourir
d'ici très peu de temps ? Que se passe-t-il dans ton esprit, maraud ?
Es-tu encore maître de toi-même ou plus bête sauvage qu'homme ? Sais-tu
réfléchir ou te contentes-tu maintenant de rugir, aveuglé par la folie
et la haine ? La seule réponse aux questions que je me posais, c'était
ce sourire dément et cette posture menaçante qu'il arborait.
La
vengeance, alors, peut-être ? Tant de gens avaient dû être victimes de
mes exactions, ce ne serait pas étonnant que l'une d'entre elles
souhaite sa vengeance personnelle en tranchant ma gorge. Mais alors, tu
ne vaux pas mieux que moi, homme de haine, et tu perds ton humanité au
profit de ce goût pour la chair et le sang que tous les assassins
ressentent. Tu perpétues le cercle vicieux du crime et bientôt, ce sera
toi qui sera à ma place, condamné, après que tu m'aies tué, et un autre
idiot plein d'idéaux se présentera pour faire justice en t'assassinant.
Aussi, si mon exécution est publique, c'est pour que tous ceux auxquels
j'ai nui puissent se satisfaire de ma mort : en me tuant par toi-même,
tu fais injustice aux autres qui eux aussi veulent sentir cet ignoble
goût du sang dans leur bouche alors que je pousserai un râle d'agonie.
Enfin,
il ne servait à rien d'exposer ces arguments à la créature que j'avais
face à moi. C'était de toute évidence plus une bête qu'un homme, il ne
devait plus rien entendre à la logique et à la raison et était
l'incarnation de tout ce que l'Homme a de hideux et d'infâme. La colère,
la haine, la vengeance, peut-être même un peu d'envie et de jalousie en
constatant que j'ai vécu en homme libre de mes choix alors que tu n'as
vécu qu'en homme encadré par des lois, dans la prison de la
pseudo-justice décadente qui règne dans le monde, voilà ce que tu devais
ressentir, monstre.
Oui,
en tueur que j'ai été et suis toujours, je suis libre. La société
réprouve l'acte de tuer et le goût du sang, elle le considère comme
malsain alors qu'elle s'y adonne sans s'en cacher ! Peuple romain, que
n'aimais-tu voir des gladiateurs décapités et des fauves éviscérés avant
d'aller déjeuner ! Peuple d'aujourd'hui, que n'aimes-tu pas voir les
criminels souffrir, se tordre de douleur, brûler dans les flammes de la
Géhenne comme les pires suppliciés, à l'image même de ces pauvres
martyrs ! Que l'on me condamne et que je paie, soit. La liberté est un
bel idéal que j'ai su explorer, je ne regrette rien. A vrai dire, je le
referais, si je pouvais ! Cette vie pleine d'émotions, de tensions et de
sentiments exacerbés fut tellement plus belle que celle de ce pauvre
idiot submergé par la haine !
Va
donc, tue-moi, affirme ton choix, échappe-toi des chaînes de la
société. Le meurtre est le tabou ultime, il n'y a pas de meilleure
manière d'exprimer son refus et d'extérioriser sa colère. Tue-moi, nous
nous reverrons en Enfer et je pourrai te faire le tour du propriétaire,
comme Virgile a montré le chemin au poète ! Emprunte la voie de la
liberté, celle du sang, affirme ta véritable nature, toi le Surhomme !
Montre-toi meilleur que les moralistes en jupes longues, les femmes
enfermées dans leurs maisons à s'occuper de proches qu'elles détestent,
les hommes idiots qui se contentent de mener leurs vies sans jamais
remettre le monde en question et vivent de bien tristes existences.
C'est
cela, je vois que tu captes mes pensées, approche ce maudit hachoir et
achève mon existence ! Oui, oui ! Deviens ma haine, sois libre, je
t'offre ma bénédiction dans ta nouvelle vie de meurtres et de crimes,
car il est sûr que tu ne sauras t'arrêter, c'est un fruit délicieux dans
lequel tu viens de croquer ! ...