mercredi 21 mars 2012

Une exécution banale


C'était une belle journée d'été, dans une petite ville française comme il y en a tant. Une exécution devait avoir lieu l'après-midi et je devais m'y rendre. J'avais toujours cru qu'en ce genre d'occasions, il ne faisait jamais beau et que le temps devait être plutôt grisâtre et morne. En fait, il n'en était rien : le soleil resplendissait au milieu d'un ciel azuré au sein duquel seuls quelques nuages solitaires se trouvaient.  Rien ne semblait troubler les cieux, qu'importe ce qu'ils avaient à observer, ils souriaient.

 C'était moi que l'on devait exécuter, mais mon cœur était léger et je sifflotais en contemplant le ciel tandis que de rustres gardes, mal rasés et parlant un français fort approximatif et vulgaire, me tenaient enchaînés et m'emmenaient vers l'échafaud où je devais être pendu, sous les yeux d'une foule dont les regards s'emplissaient de haine à mon passage.  

Vraiment, j'observais là une métamorphose terrible de ce que l'on nommait habituellement les « honnêtes gens ». Les hommes fulminaient de rage et juraient que j'allais atrocement souffrir au cours de l'expiation de mes « crimes », la plupart de femmes me hurlaient des atrocités telles que je n'en avais jamais entendues et l'une d'entre elles me cracha au visage lorsque je passais à sa proximité, son visage déformé par la haine n'ayant plus rien d'humain. Curieusement, même les enfants étaient présents, et ceux-là, que je croyais de la plus grande pureté et innocence, poussés par leurs parents, me jetaient de toute leur force maintes pierres en s'efforçant de bien viser.  

Ah, heureusement, ils n'excellaient pas dans l'art de la lapidation et aucune des pierres ne parvint à toucher sa cible, alors que les gardes à mes côtés essuyaient tous les tirs ratés et tâchaient avec le plus grand soin d'éviter les projectiles sans trop s'éloigner de moi.  

D'ailleurs, quant à moi, mon âme s'abandonnait au fatalisme : j'étais condamné, alors à quoi bon ? J'étais plutôt occupé par mes observations de cette humanité si inhumaine, pleine de colère et agitée par une haine féroce alors que moi, je devenais à la fois cynique et serein en allant à son encontre et vers mon trépas. Bientôt, la mort m'apporterait le réconfort au sein d'une vie pleine de troubles, et je goûterai au silence majestueux de l'éternité. C'en était assez de toute cette agitation, de ces masses qui grouillaient en tous sens, bientôt, enfin, le calme, l'étreinte glacée de Son amour inconditionnel ! 

Oui, tout cela allait bientôt arriver, et du reste le monde pouvait bien s'écrouler car j'allais le quitter d'ici peu. Mais il fallait encore patienter, nous n'étions pas encore sous la potence, il restait quelques rues à parcourir sous cette pluie torrentielle de pierres, de cris bestiaux et d'injures innommables, comme si j'étais destiné à canaliser toute la haine de l'humanité et qu'après ma mort, elle serait débarrassée d'un sentiment aussi vil. Je savais cependant que ce ne serait pas le cas. La vérité, c'est que la haine est le cœur même du genre humain d'où il puise toute son essence. Je le savais, j'en étais persuadé. Autrefois, moi aussi, je huais et j'insultais de toute ma ferveur les criminels qui passaient sur le chemin que j'arpentais à mon tour aujourd'hui. J'étais maintenant l'objet de cette haine destructrice, fondement de la société humaine. 

Je réfléchissais sur ma condition tout en avançant et je voyais enfin la potence au bout de la rue. La délivrance, sous la forme de ce maudit échafaud de bois ! Il ne restait que quelques mètres avant de goûter au repos. Néanmoins, songeant sûrement à arrêter ma progression et à achever ma vie au plus tôt, je vis soudainement un homme à l'allure de géant se détacher de la foule et faire face à moi et aux gardes. Il était corpulent, possédait un corps massif qui évoquait plus un taureau qu'un être humain et il me fixait de ses yeux bovins qui brillaient de colère et de frénésie sanglante. Il brandit quelque chose que je vis briller dans sa main et que je devinai être un couteau ou une lame quelconque, dans le même temps qu'il chargeait vers moi avec toute l'énergie de ceux qui sont déterminés et persuadés de faire le bien par des actions en apparence mauvaises.  

Un garde s'interposa cependant entre moi et la bête humaine, considérant sans doute que mourir pendu ou transpercé d'un glaive faisait grande différence pour un condamné à mort. L'idiot se trompait. Je voulais mourir, j'étais trop las du monde pour continuer à vivre et j'aurais été bien aise d'être assassiné de la sorte par une créature de cette espèce, la haine incarnée ! Le destin, maître cruel, en fit autrement et ce crétin de garde se retrouva meurtrier à son tour, sa hallebarde ayant traversé de part en part l'ignoble animal. Les deux restèrent abasourdis, jusqu'à ce que le soldat reprenne ses esprits, ôte son arme du corps du trépassé, le laissant alors s'écrouler avec fracas sur le sol désormais maculé du sang d'un innocent, puis reprenne une pose stoïque et que nous continuions à avancer. 

Durant les derniers centimètres qui me séparaient de la liberté, suite à la scène qui avait eu lieu, la foule se tût précipitamment pendant quelques instants. Néanmoins, alors que je gravissais lentement les marches de l'échafaud, savourant ma libération prochaine de cette vie dénuée de sens, la frénésie reprit la masse qui recommença ses hurlements qui ressemblaient aux cris d'une bête mortellement blessée.  

J'étais enfin sur l'estrade de bois, prêt à embrasser langoureusement la Faucheuse, cette corde austère qui se balançait devant moi et que l'on m'attachait déjà autour du cou. Un prêtre maigrichon s'avança devant moi, son saint ouvrage en main et commença à débiter ses inepties sacrées. 

 « Halte-là, l'ami, lui dis-je en l'arrêtant, c'est là un langage que je ne parle pas. Tais-toi et laisse-moi plutôt mourir en paix, je n'ai pas de compte à rendre à ta divinité et ma conscience est tranquille. » 

Le religieux, confus, entreprit de prononcer une autre parole mais se ravisa et se contenta d'effectuer un signe de croix avant de partir. Le bourreau prit alors sa place, et tout en serrant fermement la corde autour de mon cou, s'adressa à moi : 
« Une dernière volonté, condamné ? prononça-t-il avec la lassitude d'un homme qui avait passé sa vie à écourter celle des autres. 
- Oui. Tue-moi, et promptement. C'est que je perds mon temps de mort à vivre, là, mon brave ! » 

Il serra alors une dernière fois la corde et fut sur le point de m'expédier dans l'au-delà ad vitam aeternam conformément à mon souhait, lorsqu'un grand bruit se fit entendre parmi la foule qui se pressait autour de l'échafaud. Je voyais trois hommes montés sur des chevaux, armés de longues épées, qui se ruaient à mon encontre et sautèrent promptement de leurs montures pour me rejoindre. Ils tuèrent machinalement le bourreau et les gardes avant de s'adresser à ma personne en défaisant la corde :

 « Bonjour à toi, homme injustement mis à mort ! Nous sommes venus pour te sauver ! entonna-t-il d'une voix fluette et avec de joyeux accents, ce qui eut le don de profondément m'agacer. Je suis Athos, et voici Porthos et Ara-
 - Ecoute, je me fiche de vos identités et même de l'injustice dont j'ai pu être victime. Ce que j'ai vu au cours de cette journée, toute cette haine et cette bestialité insensée, cela suffit à m'ôter le goût de vivre et à vouloir rencontrer mon Créateur plus tôt que prévu pour lui expliquer à quel point Sa création est effroyable. Si tu es aussi valeureux que tu le prétends, mets fin à mes jours en cet instant. 
 - Mais- !
- Tue-moi, pousse-toi ou donne-moi ton épée si tu n'oses pas, couard ! »


 Je n'attendis pas sa réponse et arrachai l'arme de ses mains. La foule se taisait, maintenant, confuse par la tournure que prenait la scène. Je levai l'arme en l'air et lui hurlai :

 « Je suis Alceste, retenez ce nom ! Vous êtes lâches, couards, pleins de haine et méprisables au possible, vous êtes une humanité qui n'a rien d'humain et de bon, vous jugez les gens sans les connaître et souhaitez leur mort sans même savoir rien de la réalité de leur culpabilité ! Vous êtes des bêtes stupides qui vous repaissez dans la fange ou qui tentez de jouer les grands héros idéalistes en désespoir de cause ! Apprenez plutôt à faire preuve de discernement et acquérez le sens de la justice ! Moi, je suis fatigué de vous et malade de cette société ignoble. Adieu, la nuit tombe, c'est le crépuscule de mon existence qui s'annonce ! » 

Alceste s'éventre puis s'écroule sur l'estrade, inondée de sang. Les justiciers contemplent la scène, abasourdis, dépités et choqués.La foule reste silencieuse pendant plusieurs dizaines de minutes, sans oser bouger, fixant le cadavre du condamné.



/


A la mort, j'étais condamné. « A la mort, le scélérat ! A l'échafaud, l'assassin ! », c'était ce que la foule scandait en chœur, comme pour me rapprocher de la potence par une incantation magique, comme si cette formule provoquait la fureur divine et qu'en réponse aux appels populaires, un éclair allait s'abattre sur moi. Mourir, rejoindre l'abysse, c'était mon triste destin. Un horoscope ironique et cruel, en somme. « Ah, vos planètes ne sont pas alignées. Désolé, mais vous mourrez aujourd'hui, les étoiles le disent. »

Enchaîné, j'avançais d'un pas lent et maussade, essayant de ne pas songer à ma mort à venir, à ces visions où je me voyais agonisant au bout d'une corde, pris de convulsions …  et mon esprit étant cependant complètement absorbé par ces pensées. Bon sang, j'allais mourir. J'allais mourir ! Qu'est-on censé penser en ces occasions ? Rien ne me venait à l'esprit, je ne le savais pas.

Je ne pouvais pas simplement me faire à l'idée de cesser d'exister et une partie de moi était persuadée que je survivrai. Je l'entendais, elle me chuchotait : « Tu ne peux pas mourir aujourd'hui, c'est impossible, ne t'inquiètes donc pas, tu vas vivre. »

Au cours des longues minutes de marche vers ma mort, encerclé par la brume et des gardes insensibles et froids, la voix de l'espoir se faisait plus pressante encore, et en l'écoutant je m'imaginais un moyen de m'échapper. Après avoir considéré toutes mes options, cependant, j'en revenais à ma conclusion première : ah, hélas, j'allais mourir. Si l'espoir est une chose bien sotte en général, elle est immonde pour un condamné à mort qui n'a plus aucune chance, c'est une voix qu'il faut taire d'urgence.

La voix du désespoir qui grandissait en moi fut forcée de se taire lorsqu'à ma plus grande surprise, je vis que pendant que j'étais préoccupé par mes propres pensées, un homme massif s'était détaché de la foule pour bloquer mon cortège funèbre. Allons, du respect, place au mort, pousse-toi donc ! Le colosse ne bougeait pas, inflexible qu'il était. Il semblait considérer ses options. Son expression amorphe changea alors que je vis une lueur démente briller dans ses yeux tandis qu'il sortait un hachoir du tablier qui lui servait de vêtement.

Il voulait me tuer, c'était évident. Mais enfin, j'étais condamné à mort ! A quoi bon écourter ma vie de ta main si je dois de toute façon mourir d'ici très peu de temps ? Que se passe-t-il dans ton esprit, maraud ? Es-tu encore maître de toi-même ou plus bête sauvage qu'homme ? Sais-tu réfléchir ou te contentes-tu maintenant de rugir, aveuglé par la folie et la haine ? La seule réponse aux questions que je me posais, c'était ce sourire dément et cette posture menaçante qu'il arborait.

La vengeance, alors, peut-être ? Tant de gens avaient dû être victimes de mes exactions, ce ne serait pas étonnant que l'une d'entre elles souhaite sa vengeance personnelle en tranchant ma gorge. Mais alors, tu ne vaux pas mieux que moi, homme de haine, et tu perds ton humanité au profit de ce goût pour la chair et le sang que tous les assassins ressentent. Tu perpétues le cercle vicieux du crime et bientôt, ce sera toi qui sera à ma place, condamné, après que tu m'aies tué, et un autre idiot plein d'idéaux se présentera pour faire justice en t'assassinant. Aussi, si mon exécution est publique, c'est pour que tous ceux auxquels j'ai nui puissent se satisfaire de ma mort : en me tuant par toi-même, tu fais injustice aux autres qui eux aussi veulent sentir cet ignoble goût du sang dans leur bouche alors que je pousserai un râle d'agonie.

Enfin, il ne servait à rien d'exposer ces arguments à la créature que j'avais face à moi. C'était de toute évidence plus une bête qu'un homme, il ne devait plus rien entendre à la logique et à la raison et était l'incarnation de tout ce que l'Homme a de hideux et d'infâme. La colère, la haine, la vengeance, peut-être même un peu d'envie et de jalousie en constatant que j'ai vécu en homme libre de mes choix alors que tu n'as vécu qu'en homme encadré par des lois, dans la prison de la pseudo-justice décadente qui règne dans le monde, voilà ce que tu devais ressentir, monstre.

Oui, en tueur que j'ai été et suis toujours, je suis libre. La société réprouve l'acte de tuer et le goût du sang, elle le considère comme malsain alors qu'elle s'y adonne sans s'en cacher ! Peuple romain, que n'aimais-tu voir des gladiateurs décapités et des fauves éviscérés avant d'aller déjeuner ! Peuple d'aujourd'hui, que n'aimes-tu pas voir les criminels souffrir, se tordre de douleur, brûler dans les flammes de la Géhenne comme les pires suppliciés, à l'image même de ces pauvres martyrs ! Que l'on me condamne et que je paie, soit. La liberté est un bel idéal que j'ai su explorer, je ne regrette rien. A vrai dire, je le referais, si je pouvais ! Cette vie pleine d'émotions, de tensions et de sentiments exacerbés fut tellement plus belle que celle de ce pauvre idiot submergé par la haine !

Va donc, tue-moi, affirme ton choix, échappe-toi des chaînes de la société. Le meurtre est le tabou ultime, il n'y a pas de meilleure manière d'exprimer son refus et d'extérioriser sa colère. Tue-moi, nous nous reverrons en Enfer et je pourrai te faire le tour du propriétaire, comme Virgile a montré le chemin au poète ! Emprunte la voie de la liberté, celle du sang, affirme ta véritable nature, toi le Surhomme ! Montre-toi meilleur que les moralistes en jupes longues, les femmes enfermées dans leurs maisons à s'occuper de proches qu'elles détestent, les hommes idiots qui se contentent de mener leurs vies sans jamais remettre le monde en question et vivent de bien tristes existences.

C'est cela, je vois que tu captes mes pensées, approche ce maudit hachoir et achève mon existence ! Oui, oui ! Deviens ma haine, sois libre, je t'offre ma bénédiction dans ta nouvelle vie de meurtres et de crimes, car il est sûr que tu ne sauras t'arrêter, c'est un fruit délicieux dans lequel tu viens de croquer ! ...

jeudi 15 mars 2012

Du vide, de l'ennui, du besoin d'autrui

Malgré tous mes propos au sujet du besoin de rechercher le bonheur et la joie et d'éviter la mélancolie, je suis moi-même tout particulièrement sujet à la tristesse et à la contemplation cynique du passé et des futurs potentiels, et s'il n'est de lecteur pour partager mes états d'âme et toutes mes considérations philosophiques et politiques, ces écrits remplissent au moins l'office d'un purgatoire et me permettent de développer la réflexion philosophique sur la condition humaine et d'acquérir un semblant de sagesse à travers mes tourments.

Le fait est qu'il m'arrive fréquemment de ressentir un puissant sentiment d'ennui, de vide intérieur, alors que je ne suis pas entièrement plongé dans mes lectures ou dans la réflexion concernant tel ou tel sujet et que je n'écris pas. Je passe ma vie dans une solitude ascétique qui, si elle est bonne pour l'esprit et permet mon épanouissement intellectuel, est meurtrière pour mon âme trop sensible. J'ai déjà dû tenir des propos semblables mais je ressens le besoin d'aborder encore une fois ces points. 

Bien que je ne regrette pas la plupart du temps d'être très solitaire et indépendant et que je sois plutôt enclin à me féliciter de me tenir à l'écart d'une société qui me paraît incompréhensible, insolente, virulente et irréfléchie, je ressens aussi occasionnellement un profond désespoir et l'impression d'être prisonnier de ma condition : mon âme est piégée derrière les barreaux de mon esprit et de la réflexion, et elle me hurle de la libérer enfin au moins un temps. 

Mon esprit va tout à fait bien, quoi qu'on entende par cela, mais mon âme souffre, c'est un fait, et j'ai l'impression de ne pouvoir la soulager et la laisser apparente au grand jour. A travers les cris de mon cœur, et en dépit de ma raison, c'est tout mon être qui tremble du malheur d'être trop solitaire et réservé : j'en suis venu à théoriser que si la solitude est excellente pour l'esprit, elle est néfaste à l'âme. 

Doit-on donc se résoudre à choisir entre un esprit éclairé et perceptif mais un cœur malheureux, et un cœur plein de joie malgré un esprit moins évolué ? Est-ce là un immonde combat entre l'intelligence et l'aspiration au bonheur ? Ne peut-on pas et philosopher dans la solitude, et mener une vie heureuse ? L'instinct grégaire et l'extraversion doivent-ils donc tant s'opposer à l'introversion et à l'anticonformisme,  pour que l'on souffre tant de trop réfléchir  ? Ainsi, la réflexion conduit-elle au malheur, et les simples d'esprit ne sont-ils pas les bien-heureux ? 

Si tel est le cas, je me considère encore mieux loti au sommet de ma tour d'ivoire et à l'intérieur de mon esprit qu'au sein de la foule, mais je me refuse à croire que les choses soient si simples et manichéennes. 

Non, Caligula, tu as tort d'être si nihiliste, les hommes, s'ils meurent, peuvent mener d'heureuses vies, tu es dans l'erreur de ne pas penser ainsi. Meursault, apprends à ressentir les pertes que ton esprit te refuse à considérer. Sisyphe, cesse de pousser ce rocher, ton entreprise est vaine : révolte-toi plutôt et change ta condition !

Il doit y avoir autre chose que cet abîme et ce vide oppressant, sans que l'on ait à sacrifier en intellect pour atteindre au bonheur, car sinon le monde est un endroit bien immonde dans lequel on ne pourrait vivre, et pourtant bien des gens même parmi les plus éclairés s'en accommodent. Je me refuse à considérer le monde d'un point de vue totalement nihiliste. 

Ainsi, il doit être possible de sortir de ce carcan de cynisme et de pessimisme et d'atteindre la joie sans avoir à rien sacrifier des capacités de l'esprit, et je suis d'avis que c'est là pourquoi les Hommes se lient et forment la société : nous ne sommes pas faits pour pleinement vivre seuls, et même les plus solitaires d'entre nous doivent apprendre à aimer leurs semblables pour échapper au tourment et pouvoir embrasser la beauté du monde. 

Il me faut donc apprendre à être davantage sociable, mais un tel objectif me paraît difficile d'atteinte, tant je suis habitué à faire peu cas de ce qui m'entoure et plutôt à raisonner et à philosopher. En vertu de ma réserve, je pense donc ne nécessiter que peu de relations sociales, mais j'en recherche de profondes et d'enrichissantes, je ressens enfin le profond besoin de ressentir un lien intellectuel avec quelque intelligence qui ne soit pas la mienne et qui ne soit pas aussi froide et inerte qu'un penseur disparu, une Idée ou une Théorie. Celles-ci sont bien belles : je les embrasse, je les chérie et je dédie ma vie à les développer, mais elles sont d'une terrible froideur et paient bien mal en retour de l'amour qu'on leur voue, quoi que puisse en dire Platon. 

Hélas pour moi, j'ai grandement du mal à parvenir à l'entretien d'une telle connexion, en particulier dans le monde des affaires matérielles, car mon caractère est tel que je ne suis pas de ceux qui initient les conversations à moins de me sentir particulièrement à mon aise et de bien connaître la personne : en l'attente, je ne suis que passif, attendant d'être contacté sans parvenir à prendre l'initiative, n'étant prolixe et entreprenant qu'à travers les échanges épistolaires ; réservé et plus taciturne lorsqu'on me fait face dans l'univers tangible.

Cela nuit à mon but, car bien que je ressente le besoin de me confier à autrui et d'engager une profonde et intense connexion avec un esprit qui me plaise, je n'ai guère le courage d'initier les contacts qu'à distance et la plupart du temps je n'ose même pas, et je suis condamné simplement à rêver d'un meilleur futur qui puisse soulager mon âme sans léser mon intellect, futur que je m'idéalise en compagnie d'une dame de qualité qui aurait toute la mesure de mon appréciation et correspondrait à quelqu'un d'aussi intéressant. 

Si j'ai eu l'occasion de croiser telles personnes, je suis encore cette fois bloqué par mon détachement naturel et la solitude est pour le moment la seule compagne qui daigne jeter un regard vers moi ; mais de par sa présence-même, je ne suis que seul, ô cruelle ironie. Je travaille néanmoins à forger mon caractère de sorte que je puisse davantage capter les esprits qui me plaisent, mais j'ai là encore sans doute bien du travail à accomplir et je ne vois pas les fruits de mes efforts. Sans doute sont-ils à venir, qu'en sais-je, mais je nourris l'espoir que mes entreprises ne sont pas vaines, malgré tous les échecs que je peux essuyer. 

Le fait est que les rites sociaux quant à la formation de liens entre les personnes me paraissent nébuleux et artificiels au possible : quel est ce jeu de manipulation auquel l'on s'adonne alors que l'on cherche à faire chavirer un cœur en sa puissance ? Car oui, la séduction est avant tout de la manipulation des apparences : combien donc sont les jeunes couples se formant sans trop se connaître et que le sort mène à la rupture dès lors que les masques tombent et que chacun apprend à voir toute la noirceur de l'âme d'autrui ? 

Je me sens vil de seulement vouloir manipuler de la sorte une jeune et douce âme, aussi ai-je tendance à faire preuve d'une extrême franchise au regard des affaires de l'Amour, cela-même néanmoins m'amenant à être éconduit tant ces jeux manipulateurs sont incrustés dans la psyché humaine : les gens n'apprécient pas le trop-plein de passion et de franchise, il semblerait qu'il soit préférable de bassement s'adonner à détourner d'autres esprits vers soi par de longues fréquentations qui, relevant en apparence du désintérêt et de la simple volonté d'amitié, sont en réalité on ne peut plus intéressées.

Ami(e), toi qui me lis, libre à toi de partager ou non ma peine, je te sais déjà gré de m'avoir écouté, moi, d'ordinaire si discret à mon égard, évoquer les tourments qui agitent mon âme, et je te laisse sur une note musicale qui résume bien mon sentiment. Vale.



mercredi 7 mars 2012

De la sensibilité de l'âme

  J'avais déjà précédemment traité le thème de la sensibilité, plus particulièrement en relation avec le cynisme dans un cadre d'engagement politique, lorsqu'on s'aperçoit que bien peu de gens s'intéressent réellement à la manière dont le monde fonctionne et sont plutôt occupés à mener leurs propres vies.

  Je désire désormais aborder la sensibilité de l'âme dans un contexte de relations humaines plutôt que par rapport à la conscience politique. Les personnes sensibles, voire hypersensibles, sont habituées à ressentir des émotions intenses et à percevoir tout ce qui peut leur arriver ou leur être dit comme déclencheur de telles émotions, bien qu'elles soient généralement cachées sous un masque de froideur ou de dureté. Mais il n'en est rien, et l'homme sensible ne fait que cacher sa sensibilité, persuadé qu'il est incompris et qu'il serait blessé en se dévoilant. Compte tenu des mœurs de notre époque, peut-être cette attitude n'est-elle pas si fausse ...

  Le fait est qu'en vertu de cette sensibilité si exacerbée, la personne sensible est en proie à de grandes fluctuations émotionnelles, allant facilement de l'exaltation au cynisme, passant de l'idéalisme au nihilisme au gré des changements du cœur et suivant la course des évènements : ces personnes-là sont constamment changeantes et inconstantes. Ainsi, elles sont à même de s'exalter et de percevoir des signes d'affection marqués là où en réalité il n'y a qu'un sourire de circonstance ou une marque d'amitié. 

  Cela mène à un grand danger pour la personne sensible, car elle s'abandonne dès lors à un monde de rêveries et de contemplations fantasmagoriques sans pleinement prendre la mesure de la réalité, persuadée de ces signes qu'elle interprète mal en réalité, et la chute ne saurait qu'en être plus douloureuse. Les gens sensibles ont tendance à facilement ressentir de l'amour pour d'autres personnes à partir du moment où ils croient percevoir ces signes et remarquent un intérêt marqué dans une activité ou l'autre ; en vertu de leur sensibilité et de leur capacité à percevoir ou imaginer des 'signes' cachés, ils ont généralement tendance à ne pas faire grand cas du physique mais plutôt à considérer la beauté intérieure et la capacité à comprendre leurs émotions.

  Évidemment, après un temps passé à la contemplation de douces rêveries aux allures fantomatiques, il leur vient le besoin d'apprécier la réalité de leurs impressions, et c'est là que le danger se trouve : ils peuvent mal interpréter et se croire appréciés ou aimés d'une personne qui, en réalité, ne leur voue pas de tels sentiments. Face à une telle révélation, les illusions s'estompent et la souffrance règne dans leur âme, renforçant encore davantage leur sentiment d'incompréhension et pouvant jusqu'à les pousser à l'isolement, cela étant s'ils ne se bercent pas d'illusions et de fols espoirs.

  Étant moi-même très sensible, je mets en garde contre de telles poussées de cynisme, de misanthropie et de nihilisme : rien de bon n'en ressort et l'on ne saurait qu'en ressortir amer, brisé et attristé. Aussi dur puisse le choc être, il est nécessaire de le relativiser et d'exhorter tout son esprit et toute son âme à passer à autre chose : il ne faut pas se figer dans la contemplation mélancolique d'un futur qui aurait pu avoir lieu quand il n'a plus de chances de se réaliser, il est mauvais d'espérer un retour impossible de même qu'il est néfaste de faire preuve de trop de véhémence et d'une passion trop forte : soyons modérés, calmes et n'en attendons jamais trop, car la vie est prompte à nous mener à de cruelles désillusions. 

A l'espoir déraisonné, préférons la sérénité et le contentement : efforçons-nous de relativiser chaque évènement qui nous paraît terrible : nous continuons à vivre et nul homme ne peut souffrir indéfiniment. Aussi, face à la douleur, il est naturel de brider ses émotions : si cela peut paraître bien immonde et artificiel, c'est encore le moyen de moins souffrir.

  De même, ce sont par de telles expériences et échecs que l'on se construit : des refus, même nombreux, ne sauraient vous détruire, et il est nécessaire de bien comprendre qu'une personne qu'on s'imaginait faite pour soi pourrait ne l'avoir absolument pas été, de même que l'on interprétait mal ses sentiments et actes, peut-être s'est-on trompé sur sa personne-même. Il y a une leçon à tirer de chaque échec, car "Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts", disait Nietzsche. C'est par l'expérience personnelle et de telles leçons que l'on vient à progressivement augmenter ses chances, par ailleurs, et il n'y a pas à être profondément abattu par un refus, sous peine de finir sa vie à se morfondre sans jamais avoir su avancer. 

  Il y a un temps pour tout : aussi y-a-t-il un temps pour pleurer et un temps pour sécher ses larmes et avancer. Je recommande de ne pas passer trop de temps à verser des larmes sur un amour perdu ou impossible et d'aller de l'avant à nouveau le plus rapidement possible : nos vies sont courtes, il ne faut pas les gâcher par la tristesse, hâtons-nous plutôt de goûter à la joie et au bonheur, car eux aussi sont éphémères.