La Mort de la Beauté
I
En son repère trône l'immaculée Beauté
Que nul n'osa ni ne put jamais contempler,
La splendeur rêveuse au regard ensorcelant
Encadré par sa chevelure de serpents.
Ses grands yeux aux reflets inconnus
Captivèrent autant d'hommes qu'ils en ont perdu
Tous devenus statues pétrifiées
Contre sa volonté, ceux qu'elle avait aimés
La mortelle amante versait d'amères larmes
Sur la dépouille du dernier infortuné
Qui avait succombé à son triste charme
Lorsque surgit le vaillant fils de Danaé :
Persée, superbe, s'avance, sorti de l'ombre
Son regard détourné de la Midas amoureuse
Et s'élance pour tuer la malheureuse
Armé de son brillant écu, héros sombre
La triste Gorgone se résigne à son sort,
Sur le funeste bouclier dardant son regard,
Elle se donne à elle-même la même mort,
Regardant son regard, dans ce grave miroir.
Le héros monstrueux lui tranche la tête
Et de son sang jaillit une sublime bête :
De la beauté morte renaît la beauté vive
Et la beauté la sensibilité ravive
II
Persée, reconnaissant donc sa tragique erreur,
S'assied au bord de la rivière et pleure
La mort de la Beauté et ses derniers éclats
Jaillissant des yeux mourants de Médusa.
Les Temps Futurs
Pensées, réflexions personnelles, écrits et articles sur divers sujets.
dimanche 27 avril 2014
lundi 24 février 2014
Des leçons de l'amour
Frappé de fièvre, délirant, épuisé et tourmenté par les sombres spectres du passé, je tâche cependant de méditer et de trouver le sens de ma vie sentimentale. Ou peut-être est-ce précisément parce qu'il n'est de meilleur moment pour l'introspection que dans la maladie, même bénigne, que je me retrouve à réfléchir de la sorte.
Je ne cesse de revenir sempiternellement sur ce que je continue de considérer la plus intense expérience que j'ai vécu, quand bien même je ne cherche pas à y penser, elle en est venue à me servir de mesure-étalon pour mes souffrances et mes joies, puisqu'elle m'a fait connaître un bonheur divin avant un malheur mortel ; mais en y revenant, ce n'est plus pour briguer l'objet qui m'est échappé des mains, ni même pour mieux savoir en capturant d'autres : c'est pour savoir embrasser plutôt qu'étouffer.
Une vérité fondamentale semble s'être éveillée en moi, que tout ce que j'ai jusqu'à présent amour d'autrui n'était qu'amour de moi, et que tout mon altruisme n'était le prétexte qu'au plus hideux égocentrisme. On avait pourtant cru m'en prévenir, mais ce n'est que maintenant que ces paroles prennent sens à mes oreilles. J'étais sourd, je commence seulement à entendre le langage de l'amour et à vouloir le parler, au lieu que précédemment je le vociférai abominablement.
Mais il me semble aussi que peu l'entendent et le comprennent véritablement tels qu'il m'apparaît désormais, aussi mes erreurs sont sans doute la copie de mauvais modèles que j'ai sottement cru être bons. En ayant pris conscience, je commence à vouloir vraiment aimer.
Car ce que nomment "aimer" le commun des mortels, et moi avec eux jusque très récemment, ce n'était jamais qu'un désir assertif de subjugation d'autrui à soi, une volonté de domination, de puissance sur quelqu'un d'autre, un amour à la Montriveau ; mais aimer quelqu'un n'est pas aimer cette personne dans la mesure où on détient de la puissance sur elle, tel est au contraire vouloir soumettre autrui et ne s'aimer que soi-même, tel est narcissisme.
L'amour véritable, je le réalise, c'est un amour digne de Pétrarque, c'est l'amour qui fait qu'on s'offre à autrui sans conditions ni volonté ; que son bonheur soit celui de faire le bonheur d'autrui, au lieu que ce soit l'inverse ; c'est se soumettre sans désir de posséder, en restant digne, car ce n'est pas amour que de se laisser dominer et écraser par autrui, mais pure bêtise.
Une preuve de cela, c'est que l'amour est beau et pur ; or rien n'est plus laid et infâme que de vouloir subjuguer une âme innocente pour la souiller ; et rien n'est plus splendide et céleste qu'un amour désintéressé et inconditionnel.
De même, à mesurer la valeur des choses par leur intensité, le narcissisme n'est rien d'autre qu'une manipulation froide d'autrui à des fins atroces, tandis que l'amour, c'est la flamboyance de l'âme qui la fait se donner à une autre et l'estimer plus qu'elle-même.
Et à juger d'après la profondeur : l'amour de soi est une prison superficielle ; l'amour véritable d'autrui est quant à lui une épiphanie, il est extase ; aimer revient à embrasser le monde, au lieu que seulement s'aimer revient à se replier sur soi.
Certes, bien évidemment, l'amour de soi, en tant qu'amour-propre, est absolument nécessaire : "avant d'aimer, aime-toi d'abord toi-même" ; sinon tout prétendu amour n'est qu'une contradiction entre haine de soi et amour d'autrui, qui ne peut vraiment s'exprimer qu'en se connaissant soi-même et en ayant appris à s'aimer pour la personne que nous sommes. Une forme modérée de narcissisme est donc un nécessaire fondamental, mais cela doit n'être qu'une étape vers un amour d'autrui, voire un amour généralisé du monde en lui-même, amour véritablement divin.
S'aimer soi-même est aussi nécessaire pour conserver sa dignité et ne pas se soumettre imprudemment à autrui en croyant l'aimer : sinon, c'est rechercher soi-même le mal. C'est à partir d'un amour-propre raisonné que peut naître un amour raisonné et pourtant potentiellement incommensurable pour autrui.
Ainsi, celui qui aime vraiment, sans pour autant se réduire à l'état de ridicule majordome ou valet, aime la personne qu'il aime davantage qu'il ne s'aime soi-même, sans pour autant s'oublier dans autrui, et par là il ne songe qu'au bonheur de celle qu'il aime, faisant par là lui-même son propre bonheur.
Si de tels sentiments sont réciproquement partagés, je n'y vois qu'une félicité éternelle pour le couple : chacun faisant tout pour autrui remplissant ainsi son cœur, sans jamais perdre de vue qu'ainsi il se rend lui-même heureux, chacun est parfaitement comblé.
L'idéalisme d'une telle vision n'empêche pas que je demeure persuadé que de telles personnes, combien rares soient-elles, existent effectivement, et ne me fait pas démordre de cette conception infiniment plus belle que tout ce à quoi s'adonnent ordinairement les gens nommant amour leurs effroyables velléités de négation d'autrui au profit de l'affirmation de soi.
Au contraire, une pareille attitude n'est pas affirmation de soi, elle n'est que négation de tous les autres sans renforcer pour autant la position du soi, elle n'est qu'un coup d'épée dans l'eau, que vaine misanthropie ; au contraire, l'affirmation de soi passe d'abord paradoxalement par le don de soi à l'amour d'autrui, car c'est ainsi qu'en affirmant positivement autrui, à travers lui je m'affirme moi-même et je comble de bonheur le vide fondamental de l'existence humaine.
Comme le disait Nietzsche, l'esprit subit trois métamorphoses : il devient chameau, puis lion et enfin enfant. J'ai été le chameau porteur de valeurs désuètes et absurdes, j'achève d'être le lion destructeur des valeurs corrompues et enfant, je tâche de construire mes propres valeurs, cette fois positives.
Le négativisme et la destruction ont assez duré : désormais il faut créer, il faut vivre, il faut aimer.
dimanche 8 décembre 2013
Vivre
Il est vain de vouloir séparer radicalement la vie et la mort, car elles ne sont pas deux états disjoints, mais les deux extrémités de ce qu'est l'existence ; et sans cesse nous fluctuons de l'un à l'autre, quoique ultimement nous succombions à la mort, car hélas même celui qui est le plus du côté de la vie n'est immortel.
En naissant, j'étais davantage du côté de la mort que de la vie. Le hasard, quelque miracle, l'alignement singulier des planètes d'un système lointain ou ma volonté m'ont préservé d'une mort tragique, à un si jeune âge. Néanmoins, en grandissant et toujours à l'heure actuelle, je me suis retrouvé plus proche de la mort que de la vie ; et pour tout dire, si j'avais à qualifier ma vie, je la dirais morte, ou plutôt morne. Je suis une ombre qui marche. A walking shadow.
C'est autant par choix que par défaut d'avoir trop connu autre manière de vivre que je vis mornement, bien que j'admette vouloir progresser de l'autre côté. En réalité, je l'ai déjà fait, assez périodiquement, j'ai eu l'occasion de voir et de savoir ce que c'est que de vivre ; mais ces instants où je saisis mon existence sont éphémères et suivis d'une amère chute. A l'instar d'Icare, en volant à proximité du soleil, je me brûle les ailes et je suis précipité dans la mer. Je m'écroule de mon piédestal tout comme Lucifer. Mais ma nature est telle qu'après avoir essuyé la chute, mes ailes repoussent et je suis poussé à en battre de nouveau, espérant cesser l'éternel cycle des amers désappointements.
Cependant, le processus est long et discontinu. Ce n'est pas une élévation continue qui précède la chute, mais une série de zigzags dramatiques et ridicules, grossiers et magnifiques, nobles et pitoyables : des bruits pleins de fureur et du silence. Grandeur et décadence. Cynisme & Romantisme.
Les seuls moments où je me sens vivre sont ceux où je ressens. Ils sont rares mais d'une force incommensurable : mes colères sont furor, mes pleurs sont tragiques, mes joies apothéoses. Entre ces vifs éclairs, je passe des éternités à errer dans la nuit noire. Je ne vis pas, à vrai dire je ne sais pas ce que c'est que ce que je fais, peut-être que j'attends. Attendre quoi ? Le prochain éclair, la prochaine émotion qui saura me ramener à mes sens.
J'y trouve là une explication de ma propension à tout dramatiser, de la violence de mes passions et de mon inconstance : je cherche à vivre. Maladroitement, du moins jusqu'ici. Mais j'en ai assez d'exister sans être et d'être en vie sans vivre, voilà à peu près la seule donnée certaine. Le reste est une énigme que je tâche d'élucider. Et à défaut d'y trouver une réponse, je fais tout pour ressentir quelque chose. De la tristesse, du malheur, de la consternation, une souffrance indicible ; de l'indignation, de la rage, une haine formidable ; un bonheur mortel. Dans le sens où il est digne des vivants et aussi dans sa puissance transcendant la mort. Tout vaut mieux que cette indifférence, ce cynisme, cette nausée qui me rongent en l'absence d'émotions. Je préfère être triste que morne, au moins je demeure vivant.
Mais puisque mes émotions sont si fortes et rares, je suis forcé de ressentir avec langueur et longueur ces longues pauses dans mes instants de vie. Des instants où mon esprit, sans être agité par le chaos de mes sentiments divers et tous excessifs, trouve un repos qui lui permet de réfléchir, de raisonner, mais un repos proche de la mort.
Je ne me sens vivre que face à l'art ou à autrui. Laissez-moi lire, même de l'histoire ou de la philosophie : mon imagination en sera charmée, j'imaginerai Lysandre à la tête de la flotte des Spartiates, je verrai Socrate mourir, je serai exalté avec les Lacédémoniens, je souffrirai et pleurerai avec Phédon. Il en va de même, pour tous les arts : rien ne me charme davantage qu'un roman où les personnages sont, quant à eux, bien vivants ; une mélodie émouvante ; un film ou un anime devant lequel on pleure à chaudes larmes. (actuellement je suis en plein Clannad)
Enfin : faîtes-moi rire, faîtes-moi pleurer, faîtes-moi m'indigner, que sais-je, charmez-moi, faîtes-moi penser mais délivrez-moi de moi !
Voilà qui explique aussi mon ambivalence vis-à-vis d'autrui : ayant vécu toujours en solitaire, j'ai toujours aimé la compagnie d'autrui sans savoir comment m'y accommoder. En l'absence de cette science, j'ai cultivé le goût des livres ; c'est encore ce que je fais, ne sachant vraiment comment vivre avec autrui : voilà le mystère de mes savoirs résolu ; il n'est pas bien glorieux, vous le voyez. Et quoiqu'on se plaise à me placer sur un piédestal ou que moi-même, dans des moments où je m'oublie ou alors où je fais preuve d'une abominable ironie envers moi-même, je suis piqué d'orgueil ; je ne suis digne de rien, sauf peut-être d'une tombe, compte tenu mon manque de vitalité. Ma quête émotionnelle explique aussi ma recherche ininterrompue de l'Amour : rien n'est plus prompt à fournir des sujets de joie, de colère, d'inquiétude, de bonheur extrême ; enfin rien n'est plus émotion et moins raison.
Les seuls instants qui ont marqué ma mémoire sont ceux où je me suis senti vivant. Les autres sont des nappes de brouillard silenthillien. Je ne me rappelle donc proprement que des moments où j'ai ressenti quelque chose. Enfant, dans les bras de ma mère, de l'ébahissement pour les voitures, ces monstres métalliques qui déambulaient une quarantaine de mètres en contrebas et défiaient ma logique infantile ; de la joie de me promener dans un jardin enneigé ou que ma voisine m'achète un jouet ; de la consternation lorsqu'un chien s'attaqua effrontément à un autre jouet ; le sentiment d'être perdu, le malaise au milieu de la cour, seul au milieu des autres enfants ; de l'émerveillement et de l'amusement en regardant des dessins animés, notamment Tom & Jerry (que j'ai longtemps cru s'appeler Tommy Jerry), en lisant Le Petit Prince et des contes de fée ; beaucoup de peur face aux colères de ma mère, beaucoup de déception, beaucoup de tristesse.
Notamment, je me rappelle d'une journée où, vers mes huit ans, après avoir recueilli et pris soin pendant deux jours (il me semble que c'était le temps d'un week-end) d'un oisillon perdu et blessé que je choyais et adorais, après avoir ressenti une incroyable communion avec la nature en l'ayant vu voleter et piailler vers moi pour dormir à proximité de moi, ma mère finit par le trouver mort un matin. Mon frère n'en ayant cure et ma mère, nonchalante à cet égard et agacée par mes yeux qui déjà étaient embués de larmes, m'ayant dit ou plutôt vociféré que c'était ridicule de se mettre à chialer pour un simple oiseau, je ne sais où je trouvai la force de ravaler mes larmes jusqu'à prendre mon cartable et sortir de la maison. Ensuite, je ressentis vraiment, peut-être pour la première fois, toute l'intensité de ce qu'est le deuil, toute la force prodigieuse et incommensurable de l'émotion. Écrasé par le chagrin, tout en marchant je fondis en larmes et je pleurai à chaudes larmes pendant si longtemps que je dus expliquer les raisons de ma dévastation à la dame chargée d'assurer le passage des enfants le long des passages piétons, ainsi qu'à mon institutrice et à toute la classe, puisque tous m'avaient trouvé incapable de m'arrêter de pleurer et de parler d'un oiseau qui était mort chez moi ce matin. Je crois n'avoir jamais vraiment pleuré davantage ; même après ma rupture d'il y a sept mois. La simple évocation du souvenir de cet oiseau me ramène à cette époque où j'étais constamment partagé entre l'insouciance de l'enfance, le goût pour la connaissance, la passion pour les jeux vidéo & dessins animés que j'ai toujours entretenue, un amour fraternel plutôt ambivalent & un amour mêlé d'une crainte profonde pour ma mère, ou plutôt de l'amour pour ma mère et une peur mortelle (ibid) de ses colères qui me terrorisaient.
L'adolescence n'a été que l'occasion de me sentir encore plus différent des autres en étant ouvertement brimé et méprisé par eux, d'où j'en ai tiré encore de la souffrance ; mais j'ai alors aussi eu l'occasion de découvrir mon inclination naturelle pour l'école, mon mal-être intérieur, mes interrogations cartésiennes qui remettaient en cause les fondements de la réalité et se penchaient sur la folie & mon goût profond qui n'a fait que s'accentuer depuis de tout ce qui me permettait d'échapper à la réalité : le merveilleux comme le fantastique le plus bizarre et malsain.
L'âge adulte n'a fait que commencer, j'ai peu à dire sur ce chapitre. Il n'a été ponctué que d'une histoire amoureuse peut-être digne d'un roman que j'écrirai un jour, histoire longue de neuf mois mais qui continue de profondément affecter ma psyché à l'heure actuelle. C'est à vrai dire à cause de la mélancolie que je m'efforçais de provoquer en moi-même (toujours afin d'échapper à la solitude avec moi-même) en relisant nos vieux poèmes et en regardant ses photos que j'en suis venu à écrire cela, à la fois comme moyen d'exorciser le mal-être, comme catharsis, afin de me sentir mieux et de pouvoir étudier l'esprit déchargé de noirceur, et aussi avec un peu d'intérêt à ce qu'autrui me comprenne, puisque je suis lu. Je ne doute pas que j'en vienne à faire ma propre propagande en le faisant lire à quiconque, que pour une raison comme une autre je voudrais voir me comprendre, ou du moins me connaître.
Le reste du temps, je ressens du vide, faute de mieux pouvoir le décrire. J'ai déjà beaucoup disserté là-dessus et à peu près tout ce que j'écris est soit une description de ce vide, soit une tentative de l'expliquer, soit une tentative d'y échapper ; mais puisque je continue d'écrire, j'y reviens sans cesse, constatez-le. La seule période où je n'ai pas eu besoin d'écrire fut celle où j'étais en couple, ayant à la place eu allégrement l'occasion de m'épancher face à ma Lénore perdue. Mais puisque je l'ai perdu il y a de cela sept mois, me revoilà écrivaillon de pacotille, faux Rousseau larmoyant, pseudo-Montaigne, Marc-Aurèle sous opium, Baudelaire sans talent ni absinthe !
Et c'est en m'efforçant d'échapper à ce vide que je vis et que j'agis, chacune de mes actions me précipitant maladroitement dans ma fuite en avant, tâchant d'agripper une main secourable ou de moi-même me porter vers l'avant, loin de ce monstre de l'être.
J'ai épuisé ma matière, mon encrier virtuel est vide, ma plume est sèche.
Voilà l'aporie ; fabula est acta.
Voilà l'aporie ; fabula est acta.
samedi 9 novembre 2013
Thanatéros
Pleurs de mon cœur creux, épouvantable hernie
De mon esprit brisé demeuré distordu
Soupirs, pleurs et cris pour ma Lénore perdue
Belle Euménide changée en Érinye
De mon esprit brisé demeuré distordu
Soupirs, pleurs et cris pour ma Lénore perdue
Belle Euménide changée en Érinye
samedi 26 octobre 2013
Des souvenirs et des temps passés
C'est peut-être avec une cinglante ironie que j'ai donné le nom de Temps Futurs à ce blog, moi qui suis essentiellement tourné vers le passé et vers une myriade d'univers contingents qui prennent leur racine dans ce passé. Il est peut-être aussi déplacé pour moi de faire part de mes états d'âme alors qu'ainsi qu'on me l'a récemment fait observer, je me trouve avoir un lectorat pour le moins assidu. Mais quelle honte ai-je à craindre ? Ce serait au contraire plutôt me renier moi-même que de brider l'éventail de mes moyens d'expression par souci d'une prétendue pudeur ; de même que mes précédents écrits ont souvent déjà eu cette profondeur personnelle que j'explore encore à travers cette entrée ; enfin l'écriture a toujours été évidemment pour moi à la fois un moyen d'exalter mon imagination, de donner corps à mes visions ; mais aussi une remarquable catharsis. Il est à noter que nombre de mes derniers écrits, si je les écris, c'est pour moi-même essentiellement, et qu'à vrai dire je suis presque embarrassé de savoir que je suis lu alors que je déploie mon âme à nu.
Mais au contraire, profitons de cette occasion pour renouveler l'expérience de Rousseau à travers ses Confessions, puisque lui-même du haut de sa grandeur n'a rien omis dont il ne nous eut fait part ; jusqu'à son goût étrange pour la fessée. Alors suivons l'exemple du grand homme de Genève et ne nous montrons pas factice sous prétexte que nous sommes lu ; profitons-en plutôt pour être compris.
A cet égard, le lecteur plus intéressé par notre goût lovecraftien du bizarre et du morbide que par nos épanchements sentimentaux et nos soupirs devrait passer son chemin ; qu'à l'inverse celui qui apprécie le lyrisme et le romantisme s'abreuve à notre source.
Car en effet ; soit que ce soit par la musique que j'écoute et dont je fais part, soit par l'influence subtile du Taugenichts d'Eichendorff, soit par la résonance particulière cette date approchant du 27 d'octobre a pour moi, mon âme est présentement profondément teintée de romantisme ; c'est pour tout dire avec des larmes que ces mots sont écrits.
Plus que jamais, faute d'un présent qui me satisfasse et ayant peu d'intérêt actuellement pour mon avenir, je me tourne vers le passé ; plus particulièrement sans doute le mien. Non pas qu'Halloween me pousse à m'intéresser aux fantômes, même si ceux-ci ont en réalité partie liée avec ce qui m'exalte et me ronge en cette nuit. En effet, aujourd'hui ou plutôt demain marquera le jour à partir duquel je pus vraiment pour la première fois me dire heureux ; quoique je ne le sois plus à l'heure actuelle. A cet égard, il convient que ce jour symbolique soit rappelé ; et même si la personne qui m'a rendu heureux l'a peut-être déjà oublié en même temps qu'elle doit avoir refoulé mon souvenir, ce n'est pas raison suffisante pour ne pas lui rendre hommage. Que les jours passent et qu'ils oublient ce qu'ensemble nous commémorions, du moins cela ne disparaît pas de ma mémoire, et ce n'est pas parce que le chagrin s'est substitué à la joie et que de deux nous ne sommes plus qu'une âme solitaire que les temps passés perdent de leur gloire et qu'il faut les oublier.
En vérité, faute de raison de me réjouir du présent ou de l'avenir, puisqu'ils sont couverts de nuages noirs, le passé est peut-être le seul fragment qui mérite d'être mentionné. Le reste est morne ou n'est pas encore et à cet égard morne aussi. Et si j'ai longtemps détourné mes regards de ce passé à la fois si beau et si douloureux, en vertu de cette journée, il nous faut le contempler et nous rappeler. Le bonheur qui a été, même s'il n'est plus, existe toujours dans le passé ; au moins donc dans le passé se trouve de quoi se consoler.
Le 27 octobre de la dernière année, au soir, rentrant d'un voyage en Italie qui fut pour moi sans doute le parfait inverse de ce qu'il fut pour Du Bellay ; l'esprit encore plein d'exaltation pour la patrie de Romulus, je réunis le courage d'annoncer mon amour à cette personne encore maintenant, en dépit que j'en aie, si chère à mon cœur, quoi qu'elle l'ait brisé malgré elle aussi ; et j'eus le plaisir et l'inénarrable bonheur de le savoir réciproque. Les mots de cette soirée résonnent encore à mes oreilles et je parviens à me rappeler des conditions de cet évènement si remarquable dans leur détail le plus minime, quoi que cette Lénore disparue l'ait sûrement fait disparaître de sa mémoire. Ainsi, pour la première fois et peut-être la plus exquise, je goûtai au bonheur ; et je peux m'estimer chanceux d'avoir pu boire dans sa coupe pendant un peu moins d'une dizaine de mois qui ont suivi. J'ignorais que la même coupe qui servait l'ambroisie, étrange Graal, servirait aussi le poison si néfaste à mon cœur ; mais le fait en est là, et sans doute ai-je moi-même contribué à mon empoisonnement ; car je ne cherche pas là à faire passer cette personne pour Agrippine, bien loin qu'elle soit de lui ressembler.
Ainsi, puisque les jours heureux se sont achevés il y a de cela maintenant, quoi, quatre et bientôt cinq mois ; et qu'en dépit de diverses tentatives pour retrouver le bonheur l'ombre du mal continue de planer, si certes regretter cet amour disparu est vain, néanmoins se le remémorer en l'absence de toute autre consolation est un baume de Judée pour l'âme, car elle y retrouve ce qui l'a rendue vivante ; et de l'état de cendres auquel elle est réduite elle se rappelle qu'elle fut phénix et peut le redevenir. C'est ainsi avec une sorte de noir plaisir que je me retrouve à rappeler en moi ces glorieux souvenirs, quoi que j'eus détruit une bonne part des reliques de cet âge d'or. Force est de constater en les regardant qu'à présent cette joie est morte, car les objets de mon adoration ne m'évoquent plus que de l'indifférence et de l'étrangeté. Mon âme ne retrouve bizarrement sa joie qu'à travers des souvenirs vagues voire abstraits et des réminiscences de sensations, de perceptions tactiles qui vont du sensuel à l'érotique ; non pas par la contemplation de ce qui auparavant m'exaltait et maintenant m'indiffère. C'est ainsi que de l'amour pour une personne particulière, de ces souvenirs j'extrais essentiellement une forme abstraite d'amour, sa quintessence sans objet particulier ; et cet Amour seul sait apaiser mes peines et me rappeler la joie que j'ai connue. C'est aussi cette forme d'amour sans objet défini qui me rappelle qu'il ne se limite pas à une seule personne et qu'en réalité il sait renaître pour différentes personnes, à différentes époques : qu'en fait, ainsi à travers l'amour, ce n'est peut-être pas tant une personne que nous recherchons plutôt que certaines sensations, certains états émotionnels ; et ceux-là ne sont pas exclusivement permis par une unique personne : de là les raisons pour lesquelles si l'amour meurt malheureusement, heureusement il renaît. A défaut d'avoir connu plus d'une expérience amoureuse véritable, ce ne sont que mes conjectures ; si j'ignore tout de leur véracité, je suis encore moins capable de les juger.
Il ressort donc de cette méditation que si les souvenirs sont des fragments du passé et à cet égard incompatibles avec le présent, néanmoins ils ne doivent pas être refoulés ou rejetés, dans le bonheur comme dans la joie. Les temps passés ne sont ni les temps présents ni les temps futurs, ils sont immuables, mais dans leur immuabilité réside aussi la source d'expériences que nous ne devons pas oublier ; dont il nous faut plutôt tirer partie. Plus encore, les souvenirs heureux nous servent de refuge dans les temps ombragés ; mais les souvenirs malheureux ne sont pas à rejeter pour autant, seulement la démarche est contraire : là où du malheur présent on se réfugie dans le bonheur passé ; du bonheur présent il faut se rappeler qu'on provient du malheur passé et toutes les évolutions qui ont jalonné notre chemin d'un état à un autre. Mais outre les évènements qui nous concernent, ayons aussi une pensée en explorant nos souvenirs pour ceux que nous avons côtoyé, peut-être éphémèrement, mais qui ont aussi pour un bref instant participé à notre expérience, en bien comme en mal ; mais gardons-nous de les juger, car ils n'appartiennent plus pour nous qu'au passé et doivent être considérés essentiellement pour ce qu'ils ont alors été.
Dans tous les cas, embrassons en toute occasion nos souvenirs, car ils sont les fragments de ce que nous étions, de nos expériences, les anciennes sources de nos joies et de nos malheurs, qui ne sont pas à négliger sous prétexte que les temps ont changé. Plus encore, dans des temps baroques et changeants, ils sont la seule source qui demeure immuable. Τα Πάντα ῥεῖ, disait Héraclite, certes ; sauf le passé. Lui, il a déjà coulé, il ne coule plus. C'est ainsi peut-être la seule source de certitude que nous ayons : les choses ne sont claires que dès lors qu'elles ne sont plus. Alors, tournons nos regards vers le passé, au moins de temps à autre, et n'ayons crainte de regarder plusieurs fois le même point d'eau asséché afin de nous rappeler d'une part l'abondance qui y régnait autrefois, d'autre part le chemin qu'a suivi le fleuve dans sa course vers l'avenir. Il y a du sublime à contempler ce que plus personne ne regarde à part soi.
Sinistre réflexion, version réécrite
Sinistre réflexion
Mon
réveil fut soudain. Une sensation profondément désagréable
m'envahissait progressivement alors que je me relevais. Un étrange mal
de crâne, sans que je sache à quoi je le devais. Ma position était
inconfortable, j'étais comme couché sur un amas de bosses irrégulières.
Une douleur lancinante accompagnait chacun de mes mouvements mais je
parvins à me relever, en prenant appui sur une de ces bosses molles dans laquelle mon bras
s'enfonçait, à dépoussiérer mon imperméable que je voyais désormais
incrusté d'étranges taches et à ramasser mon feutre, lui aussi dans un
piteux état.
C'est alors que quelque chose frappa mon attention. En observant plus attentivement cette salle obscure dont l'air fétide, je le reconnaissais maintenant, devait être la source de ma douleur, je fus saisi de terreur et l'horreur s'engouffrait dans mon âme. Il ne s'agissait pas de simples bosses, non ... Ciel ! Je m'étais réveillé sur un tas de cadavres ! La profonde et atroce odeur d'infecte pourriture mêlée à celle du sang, une odeur de rouille, qui émanait d'eux, le bourdonnement d'ignobles mouches qui semblaient en arracher la chair avec une avidité contre-nature, le grouillement de ces vers vainqueurs qui ruisselaient sur ces corps, fleuve infernal, des rats aux dents énormes qui arrachaient çà et là un doigt sur lequel se trouvait encore une bague, un œil vitreux ... Je ne pus me retenir de vomir face à un spectacle aussi démoniaque. Couvrant mon nez de mon imperméable, je scrutais malgré moi les corps sans vie, quoi que j'eus préféré m'enfuir. Mais mon devoir en tant que dirigeant des forces de l'ordre m'imposait de rester imperméable au dégoût, ainsi avec lenteur j'en vins à me pencher sur ces monticules inhumains.
Il s'agissait de personnes diverses, mortes à différents intervalles, si je dus en juger selon leurs états de composition, leur délabrement, le nombre d'animaux infâmes qui s'acharnaient sur eux ... Certains n'étaient plus réduits qu'à l'état d'ossements sur lesquels pendaient des lambeaux de chair que s'arrachaient les rats à la suite de singuliers duels ; d'autres, à peine souillés par ces abominations, auraient pu sembler dormir paisiblement, si leurs visages n'étaient figés dans un immonde rictus de terreur et leur crâne percé, sans doute d'un impact de balle. Hommes et femmes, même de plus petites figures qui me semblaient être des enfants, tous morts ... Grand Dieu ! J'étais habitué aux cadavres, ayant travaillé en tant qu'inspecteur de police, mais enfin, jamais je n'avais été confronté à une scène aussi macabre !
Pour refouler l'horreur qui s'emparait de moi, je m'intéressais à cette particularité qui leur était commune. Le trou de taille moyenne situé au milieu du front, qu'on retrouvait sur chaque cadavre, devait correspondre à l'impact d'une balle d'un revolver de calibre moyen, à vue d’œil, quoique je n'aie jamais été expert balistique. Néanmoins, j'en avais une sorte d'étrange intime conviction qui me troublait et me poussa à regarder ma propre arme de service. Un revolver qui n'avait encore jamais servi, du moins pas que je sache. Un rapide examen m'assura que le barillet était plein et j'en ressentis un certain soulagement : si quelque chose devait arriver dans ces lieux sordides, j'avais de quoi me défendre.
Il était clair aussi que toutes ces personnes avaient été assassinées, sans doute par la même personne qui entreposait ensuite ici ses victimes. Que quelqu'un puisse être assez perverti pour se livrer à de telles exactions me mit dans une fureur d'autant plus grande que la police, que *je*, n'avais pu empêcher cela. Il fallait trouver le meurtrier au plus vite et l'arrêter. La colère amplifia mon mal de crâne et m'empêcha de m'interroger sur la raison même de ma présence, que j'attribuais spontanément à une tentative ratée ou reportée de m'assassiner.
C'est alors que quelque chose frappa mon attention. En observant plus attentivement cette salle obscure dont l'air fétide, je le reconnaissais maintenant, devait être la source de ma douleur, je fus saisi de terreur et l'horreur s'engouffrait dans mon âme. Il ne s'agissait pas de simples bosses, non ... Ciel ! Je m'étais réveillé sur un tas de cadavres ! La profonde et atroce odeur d'infecte pourriture mêlée à celle du sang, une odeur de rouille, qui émanait d'eux, le bourdonnement d'ignobles mouches qui semblaient en arracher la chair avec une avidité contre-nature, le grouillement de ces vers vainqueurs qui ruisselaient sur ces corps, fleuve infernal, des rats aux dents énormes qui arrachaient çà et là un doigt sur lequel se trouvait encore une bague, un œil vitreux ... Je ne pus me retenir de vomir face à un spectacle aussi démoniaque. Couvrant mon nez de mon imperméable, je scrutais malgré moi les corps sans vie, quoi que j'eus préféré m'enfuir. Mais mon devoir en tant que dirigeant des forces de l'ordre m'imposait de rester imperméable au dégoût, ainsi avec lenteur j'en vins à me pencher sur ces monticules inhumains.
Il s'agissait de personnes diverses, mortes à différents intervalles, si je dus en juger selon leurs états de composition, leur délabrement, le nombre d'animaux infâmes qui s'acharnaient sur eux ... Certains n'étaient plus réduits qu'à l'état d'ossements sur lesquels pendaient des lambeaux de chair que s'arrachaient les rats à la suite de singuliers duels ; d'autres, à peine souillés par ces abominations, auraient pu sembler dormir paisiblement, si leurs visages n'étaient figés dans un immonde rictus de terreur et leur crâne percé, sans doute d'un impact de balle. Hommes et femmes, même de plus petites figures qui me semblaient être des enfants, tous morts ... Grand Dieu ! J'étais habitué aux cadavres, ayant travaillé en tant qu'inspecteur de police, mais enfin, jamais je n'avais été confronté à une scène aussi macabre !
Pour refouler l'horreur qui s'emparait de moi, je m'intéressais à cette particularité qui leur était commune. Le trou de taille moyenne situé au milieu du front, qu'on retrouvait sur chaque cadavre, devait correspondre à l'impact d'une balle d'un revolver de calibre moyen, à vue d’œil, quoique je n'aie jamais été expert balistique. Néanmoins, j'en avais une sorte d'étrange intime conviction qui me troublait et me poussa à regarder ma propre arme de service. Un revolver qui n'avait encore jamais servi, du moins pas que je sache. Un rapide examen m'assura que le barillet était plein et j'en ressentis un certain soulagement : si quelque chose devait arriver dans ces lieux sordides, j'avais de quoi me défendre.
Il était clair aussi que toutes ces personnes avaient été assassinées, sans doute par la même personne qui entreposait ensuite ici ses victimes. Que quelqu'un puisse être assez perverti pour se livrer à de telles exactions me mit dans une fureur d'autant plus grande que la police, que *je*, n'avais pu empêcher cela. Il fallait trouver le meurtrier au plus vite et l'arrêter. La colère amplifia mon mal de crâne et m'empêcha de m'interroger sur la raison même de ma présence, que j'attribuais spontanément à une tentative ratée ou reportée de m'assassiner.
Perturbé et agité, en proie à la douleur, c'est en chancelant et en me tenant le front que je balayais la salle d'un dernier regard avant de la quitter par la porte qui était restée grande ouverte, comme si le bourreau n'avait pas encore fini son office. Néanmoins, mon regard fut attiré par un objet dont je n'avais absolument pas remarqué la présence au premier coup d’œil, sûrement trop préoccupé par les autres horreurs. C'était un
miroir poussiéreux et endommagé. Soudain, mon cœur s'arrêta. A travers
le reflet du miroir, je voyais derrière moi la silhouette d'un homme,
dont les vêtements étaient débraillés et entaillés par endroits, ses longs cheveux bruns ébouriffés et le visage en sueur, comme s'il venait de courir un marathon. Il posa ses yeux sombres et profonds sur moi. Le temps sembla s'arrêter. J'avais l'impression que cet instant durait éternellement. Je fixais les yeux, plus que stupéfait, en proie à la terreur, ne sachant que faire, et les obscures ténèbres qu'ils semblaient contenir paraissaient sur le point de m'engloutir. L'autre brisa soudainement le silence en éclatant de rire. Un rire lancinant, strident, machiavélique, fou. Ce rire ne pouvait exister chez une personne saine d'esprit. Puis il disparut de mon champ de vision.
En proie à un mélange de terreur et à une colère qui trouvait son fondement dans la justice divine, je courus vers la porte et faillis trébucher en dépassant le seuil alors que les rats se jetaient massivement autour de mes chevilles, apercevant l'intérieur de la bâtisse en son ensemble. Le bâtiment s'étendait en une sorte de grand manoir lugubre et délabré : partout régnait la poussière, les lustres et candélabres étaient depuis longtemps éteints et les rats dévalaient désormais les escaliers. Je
me trouvais au premier étage. J'aperçus l'assassin au rez-de-chaussée,
me défiant de son regard pénétrant, face à la porte principale, et je
m'engageai à sa poursuite. Il ouvrit les deux portes massives avec une
rapidité et une force que je crus surhumaines et sortit du manoir. De violentes averses s'écoulaient au dehors et une légère brume envahissait l'air. La pleine Lune surplombait le ciel, seul corps céleste visible à travers les épais nuages.
Courant aussi vite que je pouvais malgré l'humidité du sol et manquant
de glisser par deux ou trois fois, je suivais l'homme à travers la ville, foulant ses dalles de pierre. Il n'y avait quasiment personne au dehors. En fait,
il n'y avait absolument personne, seuls moi et lui étions à l'extérieur
et la course en devint plus intense encore. L'homme semblait ne jamais
s'épuiser, mais malgré la fatigue que je commençais à ressentir et mon
mal de tête qui se faisait de plus en plus violent à mesure que je
m'approchais du meurtrier, je continuais à courir, poussé par ma
détermination à arrêter le criminel.
Mu par je ne sais quelle force surnaturelle, ses projets m'étant obscurs, il tourna soudain vers une ruelle sombre et je le suivis. Mes pieds glissèrent sur une dalle et mon chapeau tomba. Je n'eus pas le temps de le reprendre, je devais reprendre ma course. C'est alors que surgirent des silhouettes à l'entrée d'un autre passage qu'il
venait d'emprunter et me bloquèrent le chemin. Le criminel continuait à
courir et je le voyais disparaître lentement de ma vue. Je me débattais
pour passer, les poussant avec force, mais mes efforts furent vains :
elles ne bougeaient pas d'un pouce et j'en vins à les distinguer plus
clairement.
Les Silhouettes n'avaient pas de caractéristiques particulières, pas même de visage : elles n'étaient que des contours sombres, vaguement humanoïdes, emplis par un abîme plus sombre encore, véritables ombres sorties des Enfers. Effrayé, affolé, ma tête bourdonnant, poussé par une sorte d'irrépressible instinct, je sortis mon arme que je collai contre l'une d'elles et pressai la détente. De sombres éclaboussures jaillirent de l'endroit où j'avais touché la silhouette et souillèrent mon imperméable et mon visage. Elle s'écroula à terre et les deux autres se penchèrent vers elles, me libérant le chemin. Je n'avais pas le temps d'observer ce spectacle, d'ailleurs je m'en moquais, elle l'avait bien cherché ! Je continuais à courir, toujours plus rapidement, repoussant encore plus loin ma fatigue, envoyant au diable mes effroyables maux de tête ; mais je me sentais près de défaillir.
Les Silhouettes n'avaient pas de caractéristiques particulières, pas même de visage : elles n'étaient que des contours sombres, vaguement humanoïdes, emplis par un abîme plus sombre encore, véritables ombres sorties des Enfers. Effrayé, affolé, ma tête bourdonnant, poussé par une sorte d'irrépressible instinct, je sortis mon arme que je collai contre l'une d'elles et pressai la détente. De sombres éclaboussures jaillirent de l'endroit où j'avais touché la silhouette et souillèrent mon imperméable et mon visage. Elle s'écroula à terre et les deux autres se penchèrent vers elles, me libérant le chemin. Je n'avais pas le temps d'observer ce spectacle, d'ailleurs je m'en moquais, elle l'avait bien cherché ! Je continuais à courir, toujours plus rapidement, repoussant encore plus loin ma fatigue, envoyant au diable mes effroyables maux de tête ; mais je me sentais près de défaillir.
Ignorant les risques que j'encourais, je vis que je rattrapais rapidement l'autre et cela me donna un sursaut de courage qui me poussa à accélérer encore ma foulée. Davantage de Silhouettes s'approchaient de moi et tentaient de me bloquer, sortant de tous côtés et même des maisons que nous passions dans notre course folle. Ne pouvant les laisser me retarder, car il allait s'enfuir ! je les abattais, une à une, visant leur "tête" si ces choses en avaient une, pour être sûr qu'elles ne se relèvent pas. Mais elles se faisaient malgré tout de plus en plus nombreuses, elles couraient même maintenant après moi, sans doute folles de colère que j'eus tué leurs affreux semblables. Je dus tirer en arrière dans ma course pour les ralentir, je ne pouvais pas me permettre que ces créatures m'arrêtent alors que j'allais résoudre une affaire aussi importante !
Enfin ! Au bout d'une impasse, le criminel se tenait face à moi, désormais incapable de s'enfuir. Elles avaient aussi cessé de me poursuivre. L'autre
était dans la même posture que lorsque je l'avais observé à travers le
reflet du miroir, avec son imperméable couvert d'entailles, son visage
en sueur, ses cheveux ébouriffés et il me fixait de son air victorieux,
comme s'il venait d'accomplir un exploit. Des deux mains, j'empoignais
mon revolver encore fumant qui devait n'avoir plus qu'une balle
désormais. Et je riais sans pouvoir m'arrêter, hilare et imbu de mon
écrasante victoire sur cet énergumène fou. Lorsque je parvins finalement à me contrôler, j'orientai mon arme en sa direction et pressai la détente.
Un bruit strident déchira l'air.
La détonation provenait de mon revolver. Le miroir se brisa en dizaines
de fragments qui volèrent à travers la pièce. Chacun me renvoyait mon
image.
lundi 24 juin 2013
Des amours perdues
S'il est un évènement marquant au cours de mon existence récente et même de l'intégralité de mon existence ; plus précisément, une période que jamais je n'oublierai et qui à jamais marquera ma vie, ce sont les dix ou onze derniers mois. Ah, presque une année, mais pas tout à fait ...
Elle correspond également à celle de mon silence littéraire ; et avec son achèvement, au moins je peux espérer que peut-être l'envie d'écrire revienne, à vrai dire elle semble revenir puisque présentement j'écris ces lignes ... En effet, il semble que le bonheur soit un mauvais terreau pour une œuvre littéraire de qualité ; tout au plus j'ai écrit des poèmes d'amour dont le simple souvenir est source d'une ineffable douleur mais que je conserve malgré tout ; et cette dernière élégie qui a annoncé de manière remarquable les choses funestes à l'origine de mon désarroi actuel.
Effectivement, c'est d'amour que je vais parler : non plus dans son sens métaphysique en tant que chose recherchée, désir primaire que je ressentais, souffrance de l'âme qui se languit d'une chose qui lui soit plus grande, mais plutôt en tant qu'expérience vécue au cours de ces dix derniers mois.
Je ne ferai pas l'affront de revenir sur toute ma première et peut-être plus intense et plus illusoire relation amoureuse, car tout est encore source de souffrance et mon expérience ne sert qu'à tirer quelques enseignements que je vais tenter de découvrir, inutile donc de la décrire dans ses détails.
La chose qui me frappe en premier l'esprit, avec une pointe de sarcasme, c'est que la phase de l'amour dans laquelle on se trouve semble colorer l'entièreté du monde :
pendant la naissance de l'amour et avant sa confirmation, tout est langueur ;
pendant l'amour, tout est volupté, tout est bonheur ;
après l'amour, tout est douleur.
En effet, il ne se passe pas un jour sans que je ne repense à cette personne qui m'a été si chère, même avec le temps qui passe, elle hante même mes rêves, je me surprends à refaire des cauchemars d'amour comme j'en faisais auparavant et tout est véritablement douleur : tout ce qui était source de joie est désormais un douloureux rappel de la rupture et de la souffrance, la musique, les mots, certaines expressions, les objets, les pièces elles-mêmes, les odeurs et les films, tout ce qui a un lien indéfectible avec elle et me faisait autrefois sourire amène maintenant ma gorge à se serrer et mon cœur à se comprimer dans ma poitrine ; et ces choses sont si nombreuses et hélas ma mémoire de toute cette histoire encore si fraîche que tout m'évoque cette souffrance, même si elle vient à se calmer ...
Elle reste toujours présente, elle me marque psychologiquement, il est des actes que je n'accepterai plus d'accomplir qu'envers la personne que j'aime, par un étrange mélange de respect et de nostalgie.
Mais ce n'est qu'une des conséquences de la rupture ; quant aux causes, je les ai suffisamment examinées pour en venir à la conclusion que cette personne n'était finalement pas celle qui me convenait, du moins pas le mieux, et qu'au final un tel dénouement, peut-être, était inévitable ... En tout cas, c'est ce qui est arrivé, rien ne peut plus changer ça. Cette expérience, qui a été la plus heureuse, la plus profonde et actuellement paradoxalement la plus triste de mon existence, elle me sert de riche enseignement pour mieux me découvrir et me connaître moi-même : car elle a révélé des pans de ma personnalité que je ne connaissais pas et des erreurs qu'il ne me faut plus commettre à nouveau.
J'en viens désormais à autre chose : une de mes principales erreurs a été de croire qu'une rupture n'arriverait jamais, que de telles choses étaient impossibles, de nous croire au-delà des déboires qui arrivent habituellement aux couples et aux gens de notre âge. J'étais dans l'erreur de croire à l'âme-soeur, à l'amour unique, que malgré toutes les tempêtes le navire continuerait de voguer ; car à vrai dire il a sombré et l'équipage a emporté tous les canots de sauvetage. Bah ! Ulysse a bien réussi à revenir à Ithaque, alors pourquoi pas moi ?
Cette erreur peut s'expliquer par le fait qu'il s'agissait de ma première expérience de l'amour et peut-être ainsi de la plus forte : ma confiance et mes émotions étaient pures, pas encore entachées par le cynisme et une rude expérience. Désormais, je ne m'imaginerai pas à l'abri des catastrophes ; plutôt que d'ignorer le vent qui se lève et cette vague qui se précipite vers moi, j'essayerai de changer de cap ou de m'enfuir, pas de fermer les yeux en me couvrant les oreilles.
Cette découverte, le fait qu'à vrai dire il n'existe pas d'âme faite sur mesure pour moi et seulement un certain nombre d'individus dont les qualités surpassent à mes yeux les défauts et que je suis susceptible d'aimer et avec lesquels j'aimerais passer ma vie ; si je la refusais auparavant, elle s'impose maintenant comme une évidence.
D'où j'en viens au point suivant : je croyais ne pas pouvoir survivre à la rupture, que je ne cesserai jamais d'aimer, qu'il valait plutôt mourir ou me laisser dévorer par le vide subséquent que de continuer à vivre dans un monde devenu gris. Et si je souffre, qu'un véritable chaos agite mon âme, qu'elle est secouée de mille mouvements contraires et en proie à une agitation titanesque que je ne lui avais jamais connue, je n'en meurs pas pour autant. Je me rends compte que je disais cela par désespoir, en y croyant faussement : face à la réalité, je vois bien que je vis toujours, et peut-être avec davantage de force qu'avant.
Il n'y a donc pas d'amour si fort que sa disparition puisse me tuer ; quant à savoir si résister à la perte de l'amour et ne pas se suicider, au contraire de Roméo et Juliette, par exemple, est force ou faiblesse, c'est un autre sujet. Je suis plutôt tenté de considérer cela comme une force, même si on me rétorquerait que le véritable amour est unique.
Alors, dans ce cas, je demande encore à le connaître, mais je pensais avoir déjà connu des sentiments d'une extrême profondeur, même si désormais je ne sens plus que du vide, autour de moi comme dans mon âme, si tant est que j'en suis doté d'une.
Ainsi, à mon avis, l'amour n'est pas éternel, il finit par s'éteindre lorsqu'on le malmène assez mais pas éternellement non plus : bien vite il se rallume et se voue à d'autres dieux.
Si je tiens à disserter sur l'amour, à l'instar d'Ovide ou de Stendhal, ou même à ne plus souffrir et à être heureux, c'est aussi dans cette direction que je dois m'orienter : si une personne a su m'aimer ou croire m'aimer pendant de longs mois, assurément cette personne n'est pas seule, et des âmes similaires à la sienne voire même totalement différentes sauraient aussi m'aimer ; j'en viens à me dire que nul n'existe qui ne puisse être aimé par autrui, car nul n'est exempt de qualités qui savent faire chavirer tel ou tel cœur selon sa sensibilité propre. Toute âme sait faire naître et entretenir l'amour.
Finalement, j'en viens également à cette dernière découverte : lorsque j'aime et que je suis en couple, je suis heureux mais émotionnellement instable ; je rayonne de joie tout en étant la proie à la fois d'un immense amour et d'immenses doutes, d'une terrible inquiétude, et sans arrêt je fais l'ascenseur entre ces deux mouvements contraires.
A l'inverse, lorsque je n'aime pas, je suis malheureux mais stable : c'est le vide dont j'ai si souvent parlé qui est ma seule compagnie mais au moins je ne souffre pas de redoutables vertiges au-dessus de précipices inconnus.
Néanmoins, je n'aspire pas à une vie stable et malheureuse ; j'aime mieux vivre sans stabilité réelle mais en ayant connu une longue joie, quitte à beaucoup souffrir, et c'est pour cela que je recommence ma quête pour trouver d'autres âmes, d'autres étoiles, qui sauront m'aimer.
J'en ai déjà trouvé une : peut-être vivent-elles en troupeaux !
Ou alors peut-être que mon expérience rendra bien plus facile les prochaines rencontres, je ne puis que l'espérer.
Inscription à :
Articles (Atom)