lundi 2 janvier 2012

Cela est bien, mais il nous faut cultiver notre jardin.

« Pangloss disait quelquefois à Candide : “Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’Inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches.
– Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin.” » 

Telle est la fin de Candide ou l'Optimisme. Je n'en suis qu'à ma première lecture de l’œuvre mais j'en suis pleinement imprégné, œuvre qui plus est fascinante et riche d'apprentissage s'il en est une, écrite dans le style le plus simple afin de mieux suggérer les réflexions les plus profondes.

De cette fin, de cette véritable morale, je tire deux ou trois principales interprétations, une littérale et les autres plus figurées. 

L'interprétation vraiment littérale s'inscrit dans le contexte de la fin de l’œuvre.  Candide et ses compagnons d'infortune, après avoir souffert tous les maux imaginables et voyagé aux confins du monde, pour le meilleur mais surtout pour le pire, décident finalement de mener une vie simple au sein d'une ferme, exempte de réflexion philosophique dont Pangloss est friand ou d'un constant constat de la déchéance du monde qui est là la caractéristique de Martin. A ce sujet, la morale serait plutôt que la réflexion trop profonde empêche de trouver le bonheur puisqu'on se retrouve à débattre de questions métaphysiques n'ayant aucune réponse figée. 

C'est de là que vient la réaction du sage musulman, qui, devant les présomptions de Candide et de Pangloss de débattre de principes tels que ceux énoncés dans la Théodicée de Leibniz et de sujets tels que l'âme, ne fait que les mettre face à leur propre égarement en leur fermant la porte au nez. Il est des questions dont débattre est inutile et cela ne peut mener qu'à la frustration de l'esprit et de l'âme. 

Un homme fort simple, peu au courant des choses de son temps, ne s'occupant qu'avec ses enfants de ses terres, se retrouve à être bien plus heureux que Candide, Pangloss et tous les savants de la terre qui s'interrogent sur le monde. On retrouve une telle vision des choses dans l'Histoire d'un bon bramin, autre petit conte philosophique de Voltaire. 

Face à des questions qui peuvent paraître absurdes et alambiquées et ne peuvent qu'à la frustration conduire, le travail manuel et la culture du jardin occupent l'esprit et l'éloignent des maux qui peuvent affecter les philosophes et gens d'esprit. "Le travail éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, le vice et le besoin."  En effet, l'homme qui travaille la terre et vit de ses propres produits par ses propres moyens, ressentant la satisfaction du travail accompli et disposant d'un cadre chaleureux et familial, celui-là, pourvu qu'on le laisse en paix et qu'on ne le saigne pas alors qu'il s'agit du plus innocent des hommes, celui-là est le plus heureux des hommes, fût-il le plus ignorant. 

C'est là une première interprétation de la morale de Candide, mais considérant le fait que Voltaire soit un philosophe des Lumières et qu'il tient tout de même en considération la culture de l'esprit, je doute qu'il puisse être entièrement en accord avec une philosophie à certains égards si nihiliste et si proche d'une sorte de primitivisme. Bien qu'une société où les hommes courent les forêts en quête d'amour ainsi que se le représentait métaphoriquement Werther mourant du besoin de sa Charlotte ; sans se livrer de guerres et ne vivant que des fruits de la Nature soit plus enviable à notre monde actuel, je suis d'avis que la culture et l'esprit sont une bonne chose. Ce qui ne l'est pas, c'est la corruption humaine qui tend depuis toujours à avilir l'humanité. 

C'est ainsi que vient la seconde interprétation, légère variation de la première, faisant quant à elle l'éloge de la culture, et selon moi le véritable message de Voltaire. L'abandon primitif de toute culture ne saurait être bénéfique à l'humanité sans qu'il fût consenti par l'intégralité de notre espèce ; dans le cas contraire nous serions tout à fait manipulables et à même d'être soumis au joug de quelque tyran ou État totalitaire. 

Ainsi, je suppose que la culture du jardin soit davantage une métaphore de la culture de l'esprit qu'une culture physique de la terre. Cela fait bien entendu écho à la fin de Claude Gueux de Victor Hugo, quelques temps plus tard : "Cette tête de l’homme du peuple, cultivez-la, défrichez-la, arrosez-la, fécondez-la, éclairez-la, moralisez-la, utilisez-la ; vous n’aurez pas besoin de la couper." 

Le message de Voltaire serait ainsi plutôt celui-ci : il s'agit non pas de renoncer à toute culture mais plutôt d'élever la culture de l'humanité plutôt que de vivre dans l'oisiveté et d'en souffrir comme Pococurante le faisait. De même, mener des réflexions sans intérêt sur des principes philosophiques complexes voire absurdes et n'ayant pas cours dans la réalité, comme la philosophie leibnizienne entre autres, mène à la souffrance. Au contraire, afin d'éviter la souffrance de l'oisiveté ou de la réflexion inutile, il convient de forger son esprit et son âme par l'étude et l'érudition, par la détention du savoir et de la connaissance, afin de forger un monde meilleur et d'en détenir la véritable sagesse et d'avoir une vision plus juste des choses, à même de faire avancer les choses. Cela recoupe tout à fait le message des philosophes des Lumières. Et bien que ce furent là des pensées du XVIIIe siècle, je suis d'avis que ce message n'a jamais été aussi nécessaire qu'aujourd'hui, en des temps où la culture semble davantage régresser que progresser. 

Mais encore, le jardin pourrait tout simplement être une métaphore du monde : ainsi, cultiver notre jardin, le jardin collectif, reviendrait à améliorer l'état du monde. Il s'agit de passer des réflexions théoriques sur l'existence du mal et du bien à une action promulguant ce bien.

Cultiver nos jardins, voilà ce que nous devons faire. 

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