dimanche 30 octobre 2011

Exil (toujours en cours d'écriture)

- L'exil est une espèce de longue insomnie.
Victor Hugo

Exil

L'exil n'est en soi pas une fatalité. Il s'agit simplement d'un nouveau commencement après la fin d'une ancienne expérience. Le voyage vers une autre vie, différente, peut-être meilleure. Dans mon cas, l'exil était volontaire. Au sein de ma cité, je ne supportais plus la promiscuité, la stupidité de l'humanité et les vices d'un peuple qui m'était étranger, isolé que j'étais en des terres méconnues peuplées d'hommes qui n'avaient rien de sage ou de modéré, des gens qui n'étaient en aucun points semblables à mes aïeux disparus, membres d'une civilisation disparue détentrice d'un savoir ancestral aujourd'hui depuis longtemps oublié, car j'étais le dernier des miens. 

Incapable de comprendre ces étrangers que j'avais pourtant cherché à connaître depuis des années que je me trouvais ici, j'ai donc choisi de partir, de tout abandonner et de recommencer autre chose. J'étais relativement jeune, mais en vertu de mon existence passée en ermite à lire d'anciens volumes de philosophies perdues, je possédais déjà une mesure et une sagesse digne de mes ancêtres, frappés par le sort d'une épouvantable calamité. En réalité, je ressentais le besoin de partir, ma vie m'était insupportable. J'avais vécu comme un homme honnête mais je n'avais jamais vraiment apprécié la compagnie des autres et cela me motivait à partir.

C'est avec cet état d'esprit et cette volonté de changement que j'ai décidé de m'éloigner de ma ville. La nuit tombée fut le moment parfait pour m'esquiver. Rien ne m'en empêchait, personne ne pouvait me remarquer. De toute manière, peu de gens remarqueraient ma disparition et encore moins s'en inquiéteraient. Quant à moi, j'avais le cœur léger, persuadé du bien-fondé de mon action et ma détermination effaçant tout sentiment de tristesse. J'avais pris de quoi subsister un certain nombre de jours à travers l'immensité du désert et face à l'implacabilité du soleil. La séparation avec mes possessions matérielles ne fut pas difficile, compte tenu qu'elles étaient pratiquement inexistantes. Quant à l'attachement émotionnel, j'ai déjà dit que je n'appréciais guère la compagnie humaine. Mes amis étaient les rares représentants d'une humanité en parfaite opposition avec la majorité du genre humain qui s'abandonnait aux plaisirs plutôt qu'à la réflexion. Étant donné cet état de fait, je suis persuadé qu'ils avaient compris les raisons de mon exil et peut-être même qu'ils l'approuvaient mais ne parvenaient à se résoudre eux-mêmes à prendre une décision aussi radicale.

J'ai dit que ma détermination effaçait toute tristesse en moi. Si cela était vrai lors de ma préparation et lors de mon trajet jusqu'aux portes de la ville, alors que je marchais sur ces dalles de pierre recouvertes de sable et appréciais le calme régnant enfin à travers la cité et la fraîcheur d'une nuit étoilée, mon sentiment changea légèrement une fois seulement que je finis par me retrouver seul face à l'immensité colossale d'un désert qui se prolongeait - ainsi me semblait-il du moins à ce moment précis - sur le reste du monde. Et c'est seulement après cette vision que je réalisais la gravité de ma décision. En parfaite honnêteté, je fus saisi d'une volonté de faire marche arrière. Après tout, il était encore temps, et les gens pouvaient changer. Mais mon impression vint à se dissiper lentement et finit par laisser la place à cette détermination que j'avais eue en premier lieu. Lançant un dernier regard à cet endroit où j'avais été recueilli une dizaine d'années plus tôt, où j'avais étudié et où j'avais tour à tour su aimer et mépriser et que je quittais finalement, j'agrippais solidement ma canne, seul vestige de mon ancienne vie, avant de resserrer les liens du sac comportant mes rares provisions, quelques vieux tomes poussiéreux ainsi qu'en guise d'arme de fortune pour pallier aux éventuels périls auxquels j'aurai à faire face, un couteau, et finalement de me mettre en route, à travers ce désert encore frais que le regard d'Hélios ne tarderait pas à réchauffer, sans véritable idée quant à où aller.

*

Ainsi, il est honnête de dire que le début de mon voyage fut pour le moins laborieux. Ne sachant où aller, j'hésitais, ignorant vers quelle direction me tourner. Après quelques secondes passées à la réflexion, je sentis un vent frais caresser mon visage, n'étant pas trop chargé de la poussière du désert. Il venait de l'est. Considérant cela comme une sorte de signe et une invitation d'Euros, ce fut la direction vers laquelle je m'orientai. Même en ayant un objectif, le voyage parut long et exténuant. Le soleil se levait déjà et ses rayons dardaient le désert, Hélios réchauffant le sable et faisant perler la sueur de mon front. Pour me protéger de tout risque d'insolation, j'avais enroulé un chiffon autour de ma tête mais ainsi la chaleur ne parut que plus accablante. Le vent ne se faisait plus sentir que par un très léger souffle, déjà réchauffé par l'astre solaire. En dépit de ma détermination première, chaque pas était plus difficile que le précédent et je faillis défaillir à plusieurs reprises.

Le paroxysme de mon affliction fut atteint dès lors que je vis des colonnes de poussière se soulever après qu'un puissant vent fit soudain son apparition. Il s'agissait d'une violente tempête de sable. Les grains cinglaient mon visage, m'aveuglant et me brûlant tandis que je perdais la direction que je m'étais défini. Je manquai de peu de chanceler et de m'effondrer au sol et mes pas étaient irréguliers. Tout en protégeant mon visage avec mon bras, la pensée me vint que je venais de perdre mon objectif, et ce probablement définitivement, compte tenu de l'immensité de ces étendues désertiques.

Ce fut alors que j'escaladais maladroitement une dune que je pus soudain apercevoir une imposante forme sombre au loin. Comme pour m'accabler davantage et détruire les espoirs que cette vision faisait apparaître en mon coeur, la tempête redoubla de violence et le sable vint pratiquement à me faire suffoquer, cinglant si violemment mon bras qu'il en vint à saigner. J'eus l'impression d'avoir à faire face à la colère des dieux, comme si j'étais venu à contrarier leurs desseins en m'échappant de l'enfer de ma précédente vie et qu'ils me punissaient désormais par les plus infâmes tourments. Luttant pour avancer vers cette forme qui m'intriguait et m'attirait irrésistiblement, je mis toutes mes forces dans l'effort que me nécessitait le simple fait de marcher.

Après de longues minutes de lutte face à la tempête, avançant toujours davantage et apercevant toujours plus clairement cette sorte de monticule gigantesque, je parvins finalement à m'en extirper. Reprenant lentement mon haleine après l'épreuve que je venais de subir et à laquelle j'avais survécu contre toute attente, je vis également que le désert s'arrêtait ici. La joie qui m'envahit alors fut immense et le sentiment de libération n'en fut que plus grand. Bons dieux, je venais de quitter tout territoire connu par mon peuple et d'entrer dans l'inconnu ! Des terres ainsi qu'il n'en est mentionné qu'à travers les livres et les légendes et que seuls les rares voyageurs de passage en mon ancienne cité pouvaient décrire !

Je me tenais au pied de ce que j'avais pris pour un simple monticule, mais qui se révéla être une splendide et gigantesque montagne qui s'élevait par-delà les cieux et devait concurrencer la magnificence de l'Olympe. Ebloui par une telle beauté et le souffle toujours court suite à la périlleuse étape qu'avait été la traversée du désert, j'entrepris de me reposer. J'ignorais combien de temps cette traversée avait précisément prise et je brûlais du désir d'escalader jusqu'au sommet de cette montagne afin de contempler le monde depuis une perspective qu'aucun autre homme n'avait pu prétendre voir, mais le soleil disparaissait lentement derrière l'horizon, à l'Occident.

J'en vins à chercher un endroit où m'abriter d'éventuels prédateurs, ainsi qu'il était question dans les légendes et histoires de mon peuple, et je parvins à dénicher une petite grotte inoccupée. Bien trop euphorique pour payer la moindre attention à la rudesse des parois rocheuses, c'est alors que je repassais dans mon esprit les délicieuses visions de cette montagne et du soleil se dirigeant vers le couchant, tout en pensant aux évènements qui devaient arriver le lendemain, que Hypnos toucha mon âme et me conduisit vers le plus paisible des sommeils.

*

Aussi paisible que fut mon sommeil, le réveil fut, quant à lui, brutal. Des bruits de pas feutrés et un souffle chaud sur mon visage me réveillèrent. Ouvrant les yeux, dérangé dans mon sommeil, encore engourdi, je me retrouvai face à une créature prodigieuse et menaçante. Une sorte de lion des montagnes, probablement la progéniture du Lion de Némée qui s'était réfugiée ici, dont le pelage était d'un resplendissant jaune fauve.

Ses oreilles redressées, il me fixait avec un mélange de curiosité et ainsi que je le devinais, d'appétit. Ne pouvant détourner mon regard de cette créature si exotique et fascinante à mes yeux, nous nous fixâmes pendant de longues minutes qui parurent durer une éternité. Je sentais que d'une seconde à l'autre il allait se lasser de ce jeu et entreprendre de me dévorer sans plus de manières, mais un hurlement aigu retentit lourdement sur les parois de la grotte et l'animal s'en alla promptement, avec une agilité et une grâce que nul autre pareil ne possédait.

Inquiet quant à l'origine de ce cri, je me levai et sortis de la grotte avec mon bâton et mes provisions que j'avais déjà entamées. Un regard vers le ciel m'indiqua que le char d'Hélios se trouvait au zénith et que mon sommeil avait donc été long. Je n'eus cependant pas le loisir de contempler cette pensée plus longtemps que l'animal à l'origine du hurlement se profila devant moi. Il s'agissait d'une sorte de grand canidé, effroyablement maigre mais menaçant et mon cœur sembla jaillir de ma poitrine dès lors que je le vis esquisser quelques pas en avant et bondir vers moi, la gueule ouverte.

Persuadé de ma fin, quelle ne fut pas ma surprise en constatant que deux autres créatures avaient intercédé en ma faveur et s'attaquaient désormais à la louve ! Parmi elles, je pus reconnaître le lion des montagnes que le hurlement avait fait fuir et il semblait qu'il avait trouvé secours auprès d'un autre animal fantastique : une sorte de grand félidé sauvage et tacheté qui plantait désormais ses crocs dans le maigre flanc de la louve tandis que l'étrange lion sembla vouloir la décapiter. Ne pouvant supporter cet horrible spectacle, j'entrepris de m'en aller avec mes rares possessions et enfin d'escalader cette fameuse montagne. Un petit cri aigu m'indiqua que la louve avait rendu son âme aux dieux et j'entendis désormais les murmures du combat entre le lonce et le lion. Levant les yeux vers le char d'Hélios, il me semblait qu'il observait cet affrontement meurtrier avec un intérêt non dissimulé puisqu'il avait stoppé sa course.

Cela raviva en moi quelques souvenirs de mon ancienne vie où un avare, un vaniteux et un débauché en étaient venus à s'entretuer pour quelque sombre motif. Par ironie, aucun d'entre eux n'avait survécu. Une divine comédie, en somme.

*

Cet éprouvant épisode passé, il me fallait désormais escalader cette montagne. A en juger par le fait que son sommet s'élevait au-delà des nuages puisque je ne pouvais le voir, l'ascension serait longue. Aussi m'assis-je au bord d'un lac juxtaposant la montagne que j'avais découvert après avoir marché quelques minutes dans l'optique de trouver l'endroit le plus praticable pour la montée. Le regard perdu dans les profondeurs du lac, je me reposais ainsi pendant quelques minutes tout en constatant que mon exil, aussi périlleux puisse-t-il être en la matière, était certainement la meilleure chose qui me fut arrivé. Loin des rumeurs de la ville, des intrigues, des complots, des trahisons, de la bêtise humaine, simplement être en phase avec la nature elle-même et observer la création des dieux, voilà qui formait désormais une vie saine et pure.

Sur ces méditations, je décidai de me lever et d'entamer cette fameuse escalade qui avait alimenté mes rêves. Ma canne en main, mes provisions chargées sur mon dos et ma gourde emplie de cette eau qui rivalisait avec l'ambroisie, l'air lui-même était exceptionnel, l'esprit dans un état de transport extatique face à la magnificence de ce que mon périple me laissait entrevoir, j'entamai l'ascension de cette montagne de roche noire qui s'élevait par-delà les cieux.

Ici, point de tempête de sable ou de chaleur accablante comme dans le désert : le climat était tempéré, peut-être un peu frais cela dit, et au sein d'un ciel parfaitement dégagé le soleil dardait toujours ses rayons sur moi, mais cette fois-ci cela sembla plus proche d'un encouragement divin que d'un acharnement des cieux à mon encontre. Le chemin lui-même n'était pas trop ardu malgré quelques pentes plutôt raides et la sensation que la montée se faisait dans une certaine lenteur. La seule inquiétude qui se formait dans mon esprit autrement libéré et en paix était que je ne parvienne pas à monter au sommet puis à redescendre avant la tombée de la nuit. En effet, rester coincé tout en haut de cette montagne alors que la température baissait drastiquement était une perspective qui saurait sans aucun doute m'être mortelle. Ainsi, j'entrepris d'accélérer mon allure, désormais plus soucieux.

Lorsque je fus à mi-chemin du sommet et à une certaine altitude, quelque chose frappa soudainement mon regard. Des formes étranges dans le ciel, des créatures ailées. Une profonde terreur envahit mon esprit à la pensée que celles-ci pussent être d'infâmes harpies, ces monstres qui dévoraient les humains après les avoir envoûtés de leurs chants. Toutefois, je n'entendais aucune musique, rien d'onirique, si ce n'est de puissants cris que ces étrangetés poussaient, et puis les harpies se trouvaient en mer. Avançant avec hâte, je pus bientôt distinguer ce dont il s'agissait. A ma grande surprise, c'étaient des chimères volantes, dont le corps n'était pas un savant mélange de lion, de chèvre et de dragon mais elles étaient plutôt des créatures à tête de bélier, au corps de griffon et à la queue de serpent.

A la différence des chimères terrestres habituelles, celles-ci étaient absolument pacifiques et étaient probablement des créations d'Hermès, Apollon et Asclépios. Leur vision ne fit que renforcer mon émerveillement car j'avais là la preuve que ce lieu était béni des dieux par la présence de ces créatures si originales. Cette idée ravit mon âme et me parvint à accéder encore plus rapidement au sommet.

L'air se raréfiait désormais et l'ascension vers les hauteurs faisait que le chemin traversait directement les nuages les plus bas, m'empêchant de voir clairement vers où je me dirigeais – la pensée me survint que je m'élançais peut-être dans le vide – mais l'angoisse que cela provoqua se dissipa rapidement après que j'eus traversé cette brume blanche qui m'embrassait, laissant de fines gouttes d'eau sur mon corps.

Ce que je vis alors est probablement impossible à retranscrire clairement par les mots. Je me tenais là, au sommet-même de cette montagne, par-delà la couche inférieure des nuages, contemplant l'immensité d'un monde qui se déployait sous mes pieds. J'eus alors l'impression d'être un Titan, d'être le grand Atlas moi-même, de supporter la voûte céleste et d'être devenu l'égal d'un Dieu. Ma canne reposant sur la roche sombre, je continuais ma contemplation pendant de longues minutes, savourant l'apothéose de mon ascension, ayant toujours la sensation d'être une divinité siégeant au Panthéon et observant l'infinité de la création aux côtés de ses divins camarades. Hélios lui-même se trouvait au-dessus de moi, son char camouflé par quelques nuages, la céleste Éos à ses côtés.

Face à un tel honneur – être directement observé par les Dieux ! -, ma seule réaction fut de m'agenouiller, levant la main droite, dirigeant ma paume vers les cieux, scandant quelques paroles admiratives envers les divinités pendant quelques minutes.

Hélios sembla acquiescer et le soleil reprit sa course vers l'Occident. Quant à moi, conscient que je devais désormais descendre, je restais là, ému, observant le paysage qui se défilait sous mes pieds et les gigantesques plaines qui le constituaient. Une aura se mit à chatoyer, révélant un village abritant un temple, proche de l'horizon, au nord, et je sus, de la même manière qu'Euros m'avait indiqué la direction, qu'il s'agissait de ma prochaine destination.

*

Une fois redescendu de la montagne, Hélios avait cédé sa place à la gracieuse Séléné et les esprits des anciens héros déchus scintillaient à travers le ciel sous leur forme d'étoiles. Une légère brume s'était installée dans les alentours, dissuadant les éventuels voyageurs de continuer leur chemin, mais mon périple au sommet de la montagne apporta une telle quiétude à mon âme et un tel sentiment de purification que je ne pus me décider à reporter au lendemain la suite du voyage. A mon sens, j'étais désormais ici depuis trop longtemps déjà. Après tout, cela faisait deux jours depuis le début de ce voyage.

Malgré le brouillard et la tombée de la nuit qui réduisaient grandement ma visibilité, je n'eus pas de problème à me diriger vers le village que je recherchais. La voie me paraissait claire, l'aura brillait toujours autour, comme si les dieux me la montraient clairement. Bientôt, je pus apercevoir quelques modestes bâtisses et les lueurs d'un grand feu de camp. Ignorant ma réticence à l'égard du contact humain, toujours inspiré par mes merveilleuses visions au sommet de la montagne qui faisaient disparaître tout sentiment de mépris, je m'en approchais.

J'eus une meilleure vision du village. Il n'y avait pas de gardes à l'entrée ou de sentinelles et je ne pouvais voir qu'une dizaine de petites cabanes faites de matériaux rudimentaires, tandis qu'une étendue de champs se dressait à l'est. Le village n'avait pas de délimitations, pas de remparts, rien qui ne put entraver la liberté, et la nature s'y mêlait avec allégresse.

Encouragé par cet aperçu, j'entrais dans le village anonyme. Ce qui m'avait semblé être un simple feu de camp ressemblait désormais davantage à un imposant brasier, voire un bûcher. N'ayant pas eu le temps de me demander en quelle occasion l'on pouvait bien allumer un tel foyer, des villageois remarquèrent ma présence et s'approchèrent de moi en me saluant avec une grande cordialité.

Ils m'invitèrent à me joindre à eux pour une célébration en l'honneur d'une de leurs divinités qu'ils nommaient Baal, ce qui expliquait donc l'origine du feu. Ils m'interrogèrent sur les raisons de ma venue, insistant sur le fait que ce village n'avait pratiquement jamais de visiteurs et je leur racontai mon histoire, mon voyage. Ils furent tout particulièrement intéressés par mon récit des évènements qui étaient arrivés sur la montagne, surtout au sujet des chimères et de l'illumination divine qui m'avait menée jusqu'ici.

Nous discutâmes ainsi pendant un certain temps, peut-être une heure ou deux, nous apportant un enrichissement culturel mutuel tandis que je les renseignais sur mes croyances et les dieux du Panthéon.

Ils paraissaient incapables de scepticisme et fervents croyants, peut-être même avec zèle et excès. Alors que je les interrogeais sur leur religion et la cérémonie qui avait lieu ce soir, il m'apparut de plus en plus clairement que ces cultes étaient fortement liés à la violence et au goût du sang, ce qui contrastait avec la nature cordiale de ces villageois. Le comble de l'horreur me saisit lorsque je les vis amener un enfant devant le bûcher.

Il m'apparaissait alors clairement que les dieux m'avaient mené ici pour sauver ce jeune homme d'un destin si cruel. J'en vins à m'interposer entre le bûcher et l'enfant, prêt à être sacrifié à sa place en l'honneur d'un dieu impie si telle était la providence. Clamant qu'il s'agissait d'une terrible erreur, que les sacrifices humains étaient abominables et les priant d'épargner l'enfant, leur affirmant qu'un tel acte sacrilège irriterait les dieux et attiserait leur terrible colère, j'offris de le prendre sous mon aile, comme disciple. 
 
L'idée m'était venue soudainement et je me surpris moi-même à prononcer cette demande, mais je l'acceptais pleinement. Cet enfant, qu'ils disaient muet, serait sauvé et apprendrait d'autres valeurs que celles du sang et du fanatisme religieux. Une telle considération de la part d'un homme qui voyageait selon des influences divines peut paraître contradictoire, mais je soutenais simplement respecter et honorer les dieux qui me semblaient respectables et honorables, faisant preuve d'un certain esprit critique.

Ainsi, l'enfant, qui devait avoir un peu moins d'une quinzaine d'années et était plutôt un adolescent, fut libéré de la perspective d'être immolé pour un holocauste grotesque et m'accompagna depuis lors.

Les villageois en vinrent même à s'excuser, semblant impressionnés par la ferveur que j'eus déployé pour protéger cet enfant et ma tirade sur la colère divine que leurs exactions méritaient. Ils nous permirent, à moi et à mon nouveau compagnon de voyage, de rester pour la nuit au sein de leur village et de dormir chez l'un d'entre eux. Ils insistèrent même pour que nous acceptions des surplus de nourriture qu'ils possédaient et qui nous seraient utiles lors de la suite du voyage.

C'était l'occasion de remarquer que ces gens n'avaient point de hiérarchie sociale : ils vivaient en communauté, égaux les uns envers les autres, et malgré leur superstition à l'égard de la religion se révélaient des gens tout à fait serviables et aimables, à même de reconnaître leurs erreurs et tenant simplement à leur tranquillité et à leur bonheur, qu'ils espéraient obtenir par des sacrifices. Cette vision des choses était bien éloignée de celle de mon ancienne cité.

Avant de me retirer pour la nuit, j'obtins de ces campagnards qu'ils ne pratiquassent plus ce genre d'aberrants rituels et qu'ils honorent leurs dieux par des voies plus dignes et estimables.

L'enfant, quant à lui, semblait troublé et agité. Cela était sans doute dû à la perspective traumatisante d'être condamné à mort en étant si jeune puis d'être finalement sauvé par un étranger. Sentant cette méfiance en lui, je lui assurais que je ne lui voulais aucun mal et que je me doutais bien que ce village le dégoûtait à présent. Je parvins à le rassurer en lui affirmant que nous quitterions ce hameau dès le lendemain pour se mettre en route vers des contrées plus exotiques, bien que en ce qui me concerne tout m'était déjà dépaysant. L'idée de voyager parut lui plaire et je lui contai alors mon histoire et mon voyage, en exagérant parfois certains effets et en mettant l'accent sur l'exotisme et les évènements physiques plutôt que sur mes réflexions et ma propre quête personnelle.


*

L'Anneau

L'Anneau

Le paysan travaillait aux champs, comme à son habitude. En ce soleil d'été, la chaleur se faisait accablante et rendait le travail d'autant plus insupportable. Il n'avait qu'un peu plus d'une vingtaine d'années, mais le dur labeur lui faisait déjà courber le dos et son corps souffrait de manière quasi-permanente des durs traitements qu'il subissait. Lui et ses compatriotes savaient pertinemment que pendant ce temps, les nobles se repaissaient de festins aussi imposants qu'inutiles car une immense partie des plats n'était pas mangée et était alors jetée. Ainsi, dans son esprit, cette situation ne pouvait pas durer. Les taxes ne cessaient d'augmenter et il en allait de même pour les tributs qu'il devait donner, malgré leurs récoltes déjà maigres à cause de la sécheresse. C'est ainsi que l'un des paysans s'était rendu au château du seigneur en demandant à ce que les choses changent. On avait renvoyé sa tête au village à l'intérieur d'un sac.

Les femmes pleuraient le disparu tandis que le paysan et les autres hommes devinrent fous de rage et s'emparèrent de tout ce qui aurait pu leur servir d'armes : des fourches, des faux, des haches et des pelles, avant de se rendre chez le seigneur, envahis par la colère. Leur haine leur permit de triompher du petit nombre de gardes mal équipés qui protégeaient le château, car le seigneur était avare et cupide et persuadé qu'aucun pitoyable serf n'oserait se rebeller et en conséquence n'avait pas payé beaucoup d'hommes de garde. Il le paya de sa vie. Les hommes arrivèrent dans la grande salle et massacrèrent tout le monde, des domestiques aux nobles en passant même par les enfants. Le paysan planta lui-même sa fourche à travers le corps du seigneur, sourd et aveugle face à la peur et aux cris de désespoir et de douleur du puissant noble. Sa macabre besogne achevée, le paysan fut attiré par un objet brillant dans la main du seigneur déchu. Il s'agissait d'un anneau en or, surplombé par un joyau n'ayant aucun éclat. Alors qu'il le prit et le mit à sa main droite, la pierre fut animée par une puissante lueur dorée. Peu de temps après, les anciens paysans devinrent nobles et l'homme fut nommé Seigneur à son tour et jura d'abolir les privilèges des nobles et de diminuer le travail des paysans. Comme pour approuver sa décision, le joyau de l'anneau brilla de plus belle.

Le seigneur se rendit rapidement compte que toutes les autres terres dirigées par d'autres seigneurs étaient dominées par les mêmes injustices et il tenta de les mener sur le chemin de la raison et de la justice via diverses missives. Lorsque les réponses des autres seigneurs se firent vulgaires et violentes, il envoya des émissaires. Ils ne revinrent jamais. Alors, le seigneur se déclara en guerre. Équipant ses troupes d'armures et d'armes, il envoya son armée combattre celle d'un autre seigneur. Certains villageois et paysans se joignirent même aux attaques, poussés par l'exemple de leur dirigeant qui était devenu un modèle pour chacun d'entre eux. Finalement, le seigneur ennemi perdit la bataille et, mis à genoux devant l'ancien paysan devenu si puissant, il lui jura fidélité éternelle. Ses terres augmentant, il en allait de même de ses richesses, et il commença à agrandir son château et à donner diverses réceptions et bals après plusieurs victoires et un nombre conséquent de vassaux. Les villageois n'osèrent pas désapprouver et continuèrent à le suivre, convaincus que les temps avaient changé.

Le grand seigneur devint si puissant qu'il dominait la moitié du royaume à lui tout seul. Prétextant vouloir annexer l'autre moitié du royaume et nécessitant donc davantage de troupes et de meilleurs équipements, il fit rétablir les taxes des paysans, même si elles étaient moindres. L'argent qu'il tira de la moitié des paysans du royaume tout entier lui permit de faire de son château une merveille de son royaume, disposant de douves, de pont-levis, de splendides jardins entretenus par de nombreux jardiniers et des systèmes hydrauliques chers et complexes, mais les paysans n'en surent rien, n'ayant pas accès au château. Les armées du seigneur furent lancées à l'assaut des terres des autres nobles et leur puissance militaire les fit gagner. Le seigneur captura les nobles ennemis et malgré tous leurs cris pour qu'on les épargne, considérant qu'ils ne s'agissaient que de fieffés menteurs qui le trahiraient à la moindre occasion, il les condamna à un procès qu'il mena et les fit exécuter.

Il ne restait plus que l'armée royale elle-même, qui rivalisait à elle seule avec tous les hommes de Sa Seigneurie, grâce à son entraînement et à sa qualité, même si elle était en sous-effectif. Vaniteux et persuadé de son écrasante victoire, le seigneur n'envoya qu'une partie de ses troupes et essuya une sévère défaite qui conduisit à la mort de milliers d'hommes. Apprenant de ses échecs, il envoya tout le reste de son armée et se rendit personnellement sur le champ de bataille, sur un splendide étalon blanc et avec une armure magnifique, tenant fermement en main un étendard orné d'une fourche jaune sur fond blanc, symbolisant l'origine de tout son pouvoir. Sa main droite, protégée par un lourd gant de fer, avait un anneau d'or qui attirait le regard de tous ceux qui le regardaient.

Avec une férocité et une brutalité inégalées, le Seigneur obtint la victoire et fit un véritable massacre au sein des troupes royales. Il se retrouva finalement face au roi et celui-ci, à genoux, lui promit de le gaver de richesses et de faire de lui l'homme le plus puissant du monde. Sourd à ces promesses, le Seigneur approcha du roi et referma sa main droite autour de son cou. Puis il le souleva en l'air avec une force inouïe et lui brisa le cou en le fixant d'un regard impénétrable, avant de rejeter son cadavre brisé quelques mètres sur le côté. Le joyau de l'anneau se teinta de la lueur pourpre du sang, mais le seigneur ne prêtait plus attention à son anneau depuis longtemps.

Devenu Roi, il mobilisa ses meilleurs soldats pour garder sa forteresse devenue inviolable et gigantesque. Le royaume unifié sous sa bannière, il ordonna l'exécution de tous les anciens seigneurs afin d'être le seul possesseur du pouvoir. Le Roi changea le blason de son royaume, jugeant insultant la présence d'une vulgaire fourche sur l'emblème de la nation la plus puissante du monde, et augmenta les taxes des paysans en prétextant de grandes réformes à venir. Il rétablit également les privilèges de la noblesse, et aucun noble n'y vit d'inconvénient, les anciens paysans ayant depuis longtemps oublié d'où ils venaient également.

Les récentes actions de Sa Majesté lui attirèrent la haine des pauvres villageois et des paysans et sa forteresse fut attaquée par un petit groupe d'intrépides paysans. Le Roi, entouré des chevaliers les plus impressionnants qu'on eût vu, ordonna à ses hommes qu'ils leur laissent l'illusion de l'avantage en ne cessant de reculer face à leurs assauts. Le premier à entrer dans la grande salle du château fut un jeune homme d'une vingtaine d'années, au regard fier et puissant, armé d'une fourche. Quand son regard croisa celui du souverain, son visage fut transformé par la rage et il bondit vers lui avec son arme en avant. Infiniment plus rapide que le paysan, le roi parvint à esquiver l'attaque et brisa la fourche comme s'il s'était agi d'une vulgaire brindille. Il envoya ensuite le jeune homme à terre d'un simple coup de poing et se saisit de la francisque d'un de ses gardes. Le rebelle, le visage ensanglanté, tenta vainement de se relever tandis que le pied du monarque l'écrasait tant qu'il peinait à respirer. Conscient de sa défaite, mû par l'énergie du désespoir, il parvint à légèrement relever la tête et vit dans la main du Suzerain un anneau d'or, surmonté d'un joyau parfaitement noir qui n'avait plus aucun éclat.

Sinistre réflexion

Sinistre réflexion

Mon réveil fut soudain. Je ressentai une sensation profondément désagréable tandis que je me relevai péniblement. Un mal de crâne, dû à je ne sais quoi, ainsi que je présumai. J'étais dans une position inconfortable, comme couché sur un amas de bosses. Je me levai lentement et dépoussiéra machinalement mon imperméable et ramassai mon chapeau. Quelque chose me frappa alors. J'observais la salle tout autour de moi, tandis que l'horreur emplissait lentement mon âme. Ces bosses ... ces amas de bosses ... Ciel ! C'étaient des cadavres ! Il émanait d'eux une profonde et désagréable odeur d'infecte pourriture mêlée à celle du sang et je dus me retenir pour ne pas vomir. Couvrant mon nez via mon imperméable, je scrutais les corps sans vie avec un profond dégoût. Des gens d'âge divers, hommes comme femmes, dans divers états de décomposition ... Grand Dieu ! Il y avait même des ossements visibles sur certains corps et des rats dévoraient les malheureux. J'étais habitué aux cadavres, travaillant en tant qu'inspecteur de police, mais enfin, je n'avais jamais vu une pareille montagne de corps sans vie et dans de tels états ! Tous avaient un point commun, malgré leurs différences, et qui était même visible sur ceux dont il ne restait plus que les os recouverts d'un peu de chair. Un trou de taille moyenne situé au milieu du front, qui devait correspondre à l'impact d'une balle d'un revolver de calibre moyen, peut-être 21 ou 23, à vue d'oeil.

Perturbé et agité par ces nouvelles, je m'apprêtai à quitter la salle quand mon regard fut attiré par un miroir poussiéreux et endommagé. Soudain, mon cœur s'arrêta. A travers le reflet du miroir, je voyais derrière moi la silhouette d'un homme, dont les vêtements étaient débraillés et entaillés par endroits, avec de longs cheveux bruns ébouriffés et le visage en sueur, comme s'il venait d'accomplir quelque exploit sportif. Il posa ses yeux profonds et sombres sur moi et le temps sembla s'arrêter. J'avais l'impression que cet instant durait éternellement. Je fixais les yeux, complètement stupéfait et affolé, ne sachant que faire, et les obscurs ténèbres qu'ils semblaient contenir paraissaient sur le point de m'engloutir. Il brisa soudainement le silence en éclatant de rire, un rire aigu, fou, strident, le genre de rire qui ne pouvait pas exister chez une personne saine d'esprit. Puis il disparut.

Complètement paniqué et affolé, je courus vers la porte et l'ouvris rapidement. Le reste du bâtiment s'étendait en une sorte de grand manoir et je me trouvai au premier étage. J'aperçus l'assassin au rez-de-chaussée, me défiant de son regard pénétrant, face à la porte principale, et je m'engageai à sa poursuite. Il ouvrit les deux portes massives avec une rapidité et une force que je ne crus pas possible et sortit du manoir. Il pleuvait dehors et une légère brume régnait, tandis que la pleine Lune surplombait le ciel sans étoiles. Courant aussi vite que je pouvais malgré l'humidité du sol et manquant de glisser par deux ou trois fois, je suivais l'homme à travers la ville pavée de dalles de pierre. Il n'y avait quasiment personne au dehors. En réalité, il n'y avait personne, seuls moi et lui étions à l'extérieur et la course en devint plus intense encore. L'homme semblait ne jamais s'épuiser, mais malgré la fatigue que je commençais à ressentir je continuais à courir, poussé par ma détermination à arrêter le criminel.

Il tourna vers une ruelle sombre et je le suivis. Mes pieds glissèrent sur une dalle après avoir tourné et je laissai tomber mon chapeau à terre. Je n'avais pas le temps de le reprendre, je devais reprendre ma course, quand des silhouettes surgirent à l'entrée d'un autre passage et me bloquèrent le chemin. Le criminel continuait à courir et je le voyais disparaître lentement de ma vue. Je me débattais pour passer et vis qu'elles me retenaient et ne bougeaient pas. Je sursautai en voyant que les Silhouettes n'avaient pas de forme, que des contours sombres et qu'ils étaient aussi noirs qu'une nuit sans lune. Elles n'avaient pas non plus de visage. Effrayé et affolé, poussé par une sorte d'irrépressible instinct, je sortis mon arme et tirai. Une d'entre elles s'écroula à terre et les deux autres se penchèrent vers elles, me libérant le chemin. Je n'avais pas le temps d'observer ce spectacle, et je continuais à courir, encore plus rapidement, repoussant encore plus loin ma fatigue, si bien que je sentis mon coeur battre à un rythme incroyablement élevé à travers ma poitrine, dont j'avais l'impression qu'elle allait éclater.

Je rattrapai l'infâme scélérat et accélérai encore, encore davantage, ignorant les risques que j'encourais. Davantage de Silhouettes s'approchaient de moi et tentaient de me bloquer. Je les abattais, je ne pouvais pas les laisser me retarder, il allait s'enfuir ! Les Silhouettes se faisaient de plus en plus nombreuses, elles couraient même maintenant vers moi et je dus tirer en arrière dans ma course pour les ralentir, je ne pouvais pas me permettre que ces créatures me stoppent !

Enfin ! Au bout d'une impasse, le criminel se tenait face à moi, incapable de fuir désormais. Il était dans la même posture que lorsque je l'avais observé à travers le reflet du miroir, avec son imperméable couvert d'entailles, son visage en sueur, ses cheveux ébouriffés et il me fixait avec un air victorieux, comme s'il venait d'accomplir un exploit. Je portai la main vers ma poche et sortit mon revolver, un calibre 22. Et je riai sans pouvoir m'arrêter, hilare et imbu de mon écrasante victoire sur cet énergumène fou. Lorsque je parvins finalement à me contrôler, j'orientai mon arme en sa direction et pressai la détente.

Un bruit strident déchira l'air. Des éclats de verre volèrent. Le miroir se brisa en morceaux.

Vision

Vision

Une lumière. Une vague lumière. Une vague lumière au milieu des ténèbres. Elle apparut soudainement. Elle n'était en aucun cas réconfortante, elle insinuait plutôt la peur et les ténèbres en ceux qui l'observaient. Il ne s'agissait pas du Soleil. Des ombres blanches flottaient dans l'air, et je les identifiais péniblement, en faisant quelques efforts, comme étant de la brume. Je tiens à préciser que mon acuité visuelle était pratiquement nulle, et ce depuis toujours. Des gouttelettes de pluie tombaient avec abondance, ainsi que la sensation qu'elles laissaient au contact de ma peau et le bruit qu'elles faisaient au contact du bitume me laissaient deviner. Derrière la lumière je distinguais vaguement un grand objet massif, d'une couleur chatoyante, un splendide rouge éclatant au travers de l'obscurité, frappant ma rétine tel un éclair flamboyant. Un bruit sec et violent de contact se fit entendre. Puis la lumière disparut. Tout bascula. Tout disparut, aussi rapidement que tout était apparu, dans le clignement d'un oeil, en l'espace de quelques misérables secondes. Les ténèbres dominaient.

Je me réveillais, en sueur. Il s'agissait du même rêve que je faisais depuis ce qui me semblait une éternité, à tel point que je ne puisse m'en souvenir clairement. Chaque jour, je me réveillais de la même manière, au point d'en finir par craindre mon sommeil. Chaque jour, de nouveaux détails, indéterminables avec clarté, s'ajoutaient subrepticement. Les premières fois, je n'avais vu que la lumière m'aveuglant. Chaque jour, la vision se faisait de plus en plus claire, de plus en plus menaçante, de plus en plus réelle. Je ressentais véritablement de la peur, et je me surpris à sursauter en apercevant la lumière de l'aube à travers les rideaux de ma chambre.

Reprenant mes esprits, je me levais, m'habillais rapidement. Ma femme dormait toujours à mes côtés et sa présence, bien qu'elle fut endormie, me rassura. Je vérifiai également dans sa chambre que ma fille dormait toujours. C'était le cas. L'embrassant sur le front, je sortis de la chambre et me préparai sommairement, avec une sorte de maussade lassitude, bien que la peur s'était évanouie. Simplement, je pressentais que quelque chose allait se produire aujourd'hui, et je commençais à douter quant à la nature de cet évènement à venir, si toutefois il advenait. Il était ma foi fréquent que je ressente cela, surtout depuis que ces maudites visions torturaient mon sommeil. Mais aujourd'hui, quelque chose semblait différent, quelque chose d'imperceptible qui semblait se situer au-delà des gouffres de l'infini, du temps et de l'espace de ce monde, paraissait s'éveiller. Oui, c'était différent.

Je partais travailler. Il n'est d'aucune nécessité que je décrive mon travail ici. Sachez simplement que ce n'était pas le travail le plus intéressant, le mieux payé ou le plus facile à exécuter, mais il me convenait. Il permettait à ma famille de subvenir à ses besoins, et je pense bien que c'est là l'essentiel. Notez qu'il me permettait également de développer mon imagination et ma créativité, mais en dire plus ne servirait à rien. J'étais donc sur le trottoir, attendant que parmi la foule des automobilistes pressés quelqu'un de moins pressé daignerait me laisser passer.

Mais soudainement, un bruit déchira le ciel. Celui-ci s'était complètement obscurci pendant une seconde ou moins, avant de retrouver son aspect naturel tout aussi rapidement. Des blocs gris se déversaient en masse sur le sol, formés d'un solide béton. Des blocs de poussière immenses se soulevaient dans un énorme fracas tandis que le béton s'écroulait avec une incroyable violence sur la route. Rien ni personne n'y prêtait attention. Les voitures traversaient les blocs comme s'il s'agissait de fantômes imperceptibles provenant d'un autre univers, venus ici porteurs de quelque message ou autre sinistre nouvelle. La source de tout ce fracas était un grand immeuble, désormais pratiquement réduit à l'état de ruines, bien que l'entrée, le premier étage et une moitié du second subsistent. Des gens continuaient d'entrer, de sortir ou de passer devant le bâtiment. Ils ne montraient aucun signe d'anxiété ou de peur, ou au contraire de particulier bonheur. Ils semblaient ne pas remarquer ce qui s'était passé. Le ciel changea encore et un nouveau bruit se fit entendre.

Il s'agissait d'un cri. Je sursautais, observant tout autour de moi : aucune voiture ne s'était arrêtée, aucun passant ne semblait l'avoir remarqué. Pourtant, le cri, aigu, avait été parfaitement audible. J'en étais persuadé. D'autres bruits se firent entendre. D'autres cris, mais également des sons d'une autre origine. Mon ouïe était particulièrement sensible, en dépit de ma vue, et ainsi il me semblait entendre le bruit de la pluie qui tombait, celui d'une armée de gouttelettes s'entrechoquant violemment contre la noirceur du bitume ou encore le crissement aigu et profondément désagréable des pneus d'une voiture. Personne ne réagissait davantage qu'auparavant. Je levais les yeux vers le ciel pour constater que le soleil brillait, malgré l'omniprésence de nuages filtrant ses rayons, donnant à la ville un aspect poussiéreux et morne.

Les cris se renforçaient. Ils étaient nombreux mais parmi eux un se distinguait. Une voix d'origine féminine. Il me semblait très bien connaître cette voix, bien qu'elle fut déformée par un mélange de désespoir et de tristesse. Je n'avais aucun doute là-dessus. Il s'agissait de la voix de ma femme. Elle hurlait mon prénom, comme si je venais de mourir sous ses yeux ... Elle hurlait mon nom, ponctuant ses cris de sanglots et de prières adressées à quelque dieu. Les bâtiments continuaient à s'écrouler, les uns après les autres, avec toujours plus de violence, déformant complètement la structure du sol même. Je ne comprenais pas. Je ne comprenais rien de ce qu'il se passait. Je regardais tout autour de moi. Personne ne réagissait. Personne.

Ma femme n'était nulle part autour de moi. Elle dormait par ailleurs très certainement toujours, tout comme ma fille. Et surtout, le fait le plus étonnant était que je ne souffrais d'aucun traumatisme, d'aucun coup violent ou autre. La circulation était toujours aussi fluide. Les cris cédèrent leur place à ce que je reconnaissais être une sirène. Une sirène de police ou d'ambulance. J'entendais également le bruit du moteur du véhicule, mêlé aux tintements aigus de la sirène. Le ciel continuait de se modifier, avec un rythme de plus en plus élevé, dans la parfaite indifférence générale, au point qu'au bout d'un certain temps ç'aurait été sa soudaine blancheur qui aurait suscité quelque interrogation.

Soudain, le ciel changea pour de bon. Il n'y avait plus de soleil ou de lumière. Tout ce qui permettait encore de voir était les phares des voitures qui traversaient les routes distordues en bafouant toutes les lois de la physique, me comblant d'horreur et d'incompréhension. Le monde semblait au bord de l'annihilation. Si jamais l'Apocalypse devait avoir une forme parmi toutes, ce serait ce que j'avais devant mes yeux. Un amas infini de véhicules passant à travers de fantomatiques et pourtant, je l'avais constaté, tangibles blocs, comme si rien n'était sur leur route. Aucun bâtiment n'était plus indemne autour de moi. Le sol était profondément marqué par l'impact de ces blocs. Et pour finir, le ciel n'existait plus. Il avait tout simplement disparu. Aucun astre ne s'y trouvait, aucune étoile, pas même la Lune. La seule lumière qui existait, c'était celle des phares des voitures.

J'avançais, abasourdi, vers la chaussée. Plus rien n'avait aucun sens, tout n'était que folie. Je priais un instant avec toute ma conviction tous les dieux que je connaissais, je priais pour que je sois fou, je priais pour que tout ceci ne soit qu'un rêve, qu'un immonde et indicible cauchemar dans un esprit torturé. Je priais. Je pensais aux membres de ma famille. Où étaient-ils ? Etaient-ils vivants ? La seule réponse à mes questions était le bruit de la sirène de l'ambulance d'une scène que je ne pouvais pas voir.

Le flot des voitures s'était arrêté. Tout était obscur. Tout était noir. Tout n'était que ténèbres. Je ne sais pas combien de temps s'est alors écoulé. Tous concepts existants comme le temps ou la réalité avaient été abolis à la seconde où le premier bâtiment volait en éclats. Je glissais lentement …

« Rien de tout cela n'est réel.
- Non, tout était réel.
- Il s'est écoulé cinq minutes, voyons.
- Non, il s'est écoulé une heure.
- Non.
- Oui.
- Si.
- Non.
- Quoi ? »

Mon dialogue intérieur avec une conscience défaillante achevé, je me trouvais désormais au bord du précipice de la folie, à deux misérables doigts de perdre ma santé mentale et mon esprit sur le point de définitivement s'égarer, quand la sirène s'éteignit et qu'une lumière apparut. Une lumière. Une vague lumière. Une vague lumière au milieu des ténèbres. Non, elle n'était pas réconfortante. La brume flottait dans l'air et la pluie tombait violemment sur le sol. J'avançais sur la chaussée, comme si la lumière était salvatrice, comme si m'en approcher aurait pu me tirer des ténébreux abysses de la folie où je menaçais de me noyer.

La lumière provenait d'une large voiture rouge qui avançait à toute allure. Un bruit sec et violent se fit entendre. Le sol se déroba sous mes pieds. Je n'avais rien senti de la collision. Mais les souvenirs frappaient ma mémoire comme des éclats lumineux. J'avais déjà vécu cette scène. J'avais déjà été heurté par cette voiture. Tout devenait clair. Parfaitement clair. Je comprenais absolument tout ce qui s'était passé.

Ma femme m'attendait de l'autre côté de la route. Il pleuvait et un épais brouillard était omniprésent. Aucune voiture ne semblait en vue et je traversais alors. C'est alors qu'une massive voiture d'un rouge éclatant surgit des ténèbres, camouflée par le brouillard abondant et traversa la route à toute allure. J'étais sur son passage. Le conducteur n'avait pas eu le temps de m'apercevoir ou de freiner. Il me heurta avec violence et je fus propulsé violemment vers l'avant. Ma tête retomba sur le bitume avec fracas, dans un bruit sourd, tandis que ma femme se précipitait vers moi, abasourdie et choquée.

Je ne me souvenais de rien d'autre. Mais je pouvais le deviner. Le ciel revint à la normale et tout le paysage déformé reprit une allure naturelle, comme si rien ne s'était passé. Comme si tout ce violent spectacle n'avait jamais eu lieu que pour que je me souvienne de ces évènements. Tout devenait clair. Tout était parfaitement clair.

J'étais prisonnier d'un profond coma, condamné à vivre dans les rêves jusqu'à ma mort ...