Le Doute
S'agissant d'un sentiment que l'auteur, ou tout du moins celui qui aspire présentement à en devenir un, ressent chaque jour, parfois plusieurs fois lors de la même minute, à des intensités variables mais telle une constante et avec grande puissance dès lors qu'il termine d'écrire, il lui convient de faire l'introduction de ce qu'il peut peut-être d'ors et déjà considérer comme une ébauche d’œuvre littéraire, en approfondissant notamment sa pensée à l'égard de ce qui est connu sous le nom de "doute".
Même alors qu'il écrit ces lignes, il le ressent. Il ignore s'il terminera d'écrire ce paragraphe avant de décider que ce soit futile. Il ignore s'il terminera tout simplement d'écrire. Il s'agit cependant pour lui d'une manière d'être : l'introspection, la remise en question, un esprit critique affûté au point d'être constamment en fonction et dont il se sert en autre à son propre égard, et il a toujours vécu de cette manière. La confiance est pour lui l'apanage du vaniteux et le doute mêlé du zèle, s'il l'empoisonne parfois malgré tout, reste l'un de ses principaux outils pour rester critique. Oh, il le redoute, bien évidemment mais il l'apprécie également, peut-être en moindre mesure cependant. Il lui permet de mieux mesurer les choses en même temps qu'il restreint son avancée, il est devenu un frein plus qu'une aide.
En effet, ce doute, il restreint son avancée, il réduit son travail, il le tourmente tout en le forçant à relire sans arrêt ses pages, celles qu'il a écrites dans un éclat d'inspiration, une sorte de splendide vision éphémère apparue à l'intérieur de son cerveau comme si elle eût été induite par la Muse, celles dans laquelle il expose son âme et au travers desquelles il existe réellement. Écrire est pour lui un moyen d'exister, de ne pas être oublié, de s'affirmer, de gagner cette confiance que le doute rejette et de laisser un témoignage du temps. Il considère qu'un homme n'est pas mort tant qu'on cite son nom et il tient ainsi à survivre à travers les âges grâce à sa plume, que ce fut une volonté vaniteuse ou non.
Ce désir, il est en convaincu, il n'est pas le premier à l'avoir éprouvé et ne sera pas le dernier. Que ce soit pour des raisons relatives à une certaine démesure et à un ego hypertrophié, à cause d'une ambition bien trop grande, simplement pour laisser un témoignage de son époque et de son existence ou pour donner corps à ses pensées, il ne saurait dire laquelle de ces raisons le pousse à vouloir écrire et créer et il pense certainement qu'il s'agit de toutes à la fois par diverses proportions, le fait est qu'il veut apprendre à écrire. Mieux écrire. S'améliorer, effacer ses défauts, savoir donner forme aux visions fugitives qui lui traversent l'esprit, voilà son objectif, voici ce qu'il désire accomplir et bien lui importe peu du reste, à dire vrai.
Cet aspirant écrivain a découvert qu'il ne pourrait vivre sans écrire. Il ébauche déjà depuis quelques années des scenarii et s'est découvert une volonté de s'épanouir à travers l'érudition et la culture. En cela, il s'éloigne radicalement de ses contemporains envers lesquels il en est même venu à nourrir une sorte de méfiance et un sentiment d'incompréhension. Il ne saurait partager leurs intérêts, il se sent étranger à une partie du monde, celle qui défie le cartésianisme et la volonté d'atteindre l'érudition en trouvant son propre épanouissement par des moyens bien éloignés de toute forme de culture. On ne saurait accuser ni blâmer personne pour de telles raisons, bien évidemment, mais il n'empêche pas que cet écrivaillon se sent séparé des personnes desquelles il devrait être proche, c'est à dire en d'autres termes des gens de son âge, ou du moins de la plupart d'entre eux. On le qualifiera sans doute d'asocial voire de misanthrope pour cette raison. Il n'en a trop que faire, il a d'autres volontés, d'autres projets, son ambition dépasse ces considérations.
Il s'épanouit à travers l'écriture, la réflexion, l'abstraction de la réalité au profit d'un monde fait de pensées et d'une méditation sur l'état actuel du monde sous de nombreux aspects. Il en est venu à développer son esprit critique de manière à mieux juger le monde et ne parvient qu'à en constater une déchéance sans cesse croissante, d'où son retrait et la forme d'ascétisme que revêt la vie qu'il mène. Il exprime sa vision des choses, influencée par des auteurs romantiques et fantastiques tels que Victor Hugo ou Edgar Allan Poe, à travers ses écrits ou du moins le tente-t-il. Ils ne sont pas encore étoffés, il recherche toujours son style, il ne sait trop s'il a du talent ou s'il ferait mieux de tout détruire tant qu'il en est encore temps. C'est là ce maudit doute dont il parlait. Il y a réfléchi depuis longtemps : il tient à l'exorciser en s'assurant de l'existence ou de l'absence d'un éventuel talent au sein de son œuvre, d'où son besoin d'avoir un jugement extérieur. Sa seule certitude est son éloquence dont il a par ailleurs tendance à abuser, mais il ne saurait dire s'il l'emploie correctement ou non. Il ne parvient pas à avoir de véritable idée quant à la qualité de ses écrits.
Pour le reste, force est de constater qu'il a décidé de vous laisser juger, puisque vous lisez désormais ceci. Afin qu'aucun doute – ah, le trait d'esprit ! – ne pût planer sur son identité, il va désormais la décliner. Il est connu sous divers pseudonymes, peut-être, tels que Gordon Blake, Geddoe ou Abysse.
Cet individu, celui qui écrit à ce même moment ces lignes, cet être que le doute étreint avec force, cet énergumène indécis qui aspire à être littérateur et qui s'amuse à imiter le style d'un certain chroniqueur et médecin oranais, va désormais vous laisser avec la suite de ses écrits, qui devraient donc suivre. Si vous le connaissez, ne laissez pas votre appréciation personnelle se mettre en travers de votre jugement. Il tient à s'améliorer, il désire des avis honnêtes et construits, et il semblerait que votre jugement lui importe. Alors, puissiez-vous vous montrer respectueux de cette volonté. Il vous souhaite bien sûr une bonne lecture.
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