Malgré tous mes propos au sujet du besoin de rechercher le bonheur et la joie et d'éviter la mélancolie, je suis moi-même tout particulièrement sujet à la tristesse et à la contemplation cynique du passé et des futurs potentiels, et s'il n'est de lecteur pour partager mes états d'âme et toutes mes considérations philosophiques et politiques, ces écrits remplissent au moins l'office d'un purgatoire et me permettent de développer la réflexion philosophique sur la condition humaine et d'acquérir un semblant de sagesse à travers mes tourments.
Le fait est qu'il m'arrive fréquemment de ressentir un puissant sentiment d'ennui, de vide intérieur, alors que je ne suis pas entièrement plongé dans mes lectures ou dans la réflexion concernant tel ou tel sujet et que je n'écris pas. Je passe ma vie dans une solitude ascétique qui, si elle est bonne pour l'esprit et permet mon épanouissement intellectuel, est meurtrière pour mon âme trop sensible. J'ai déjà dû tenir des propos semblables mais je ressens le besoin d'aborder encore une fois ces points.
Bien que je ne regrette pas la plupart du temps d'être très solitaire et indépendant et que je sois plutôt enclin à me féliciter de me tenir à l'écart d'une société qui me paraît incompréhensible, insolente, virulente et irréfléchie, je ressens aussi occasionnellement un profond désespoir et l'impression d'être prisonnier de ma condition : mon âme est piégée derrière les barreaux de mon esprit et de la réflexion, et elle me hurle de la libérer enfin au moins un temps.
Mon esprit va tout à fait bien, quoi qu'on entende par cela, mais mon âme souffre, c'est un fait, et j'ai l'impression de ne pouvoir la soulager et la laisser apparente au grand jour. A travers les cris de mon cœur, et en dépit de ma raison, c'est tout mon être qui tremble du malheur d'être trop solitaire et réservé : j'en suis venu à théoriser que si la solitude est excellente pour l'esprit, elle est néfaste à l'âme.
Doit-on donc se résoudre à choisir entre un esprit éclairé et perceptif mais un cœur malheureux, et un cœur plein de joie malgré un esprit moins évolué ? Est-ce là un immonde combat entre l'intelligence et l'aspiration au bonheur ? Ne peut-on pas et philosopher dans la solitude, et mener une vie heureuse ? L'instinct grégaire et l'extraversion doivent-ils donc tant s'opposer à l'introversion et à l'anticonformisme, pour que l'on souffre tant de trop réfléchir ? Ainsi, la réflexion conduit-elle au malheur, et les simples d'esprit ne sont-ils pas les bien-heureux ?
Si tel est le cas, je me considère encore mieux loti au sommet de ma tour d'ivoire et à l'intérieur de mon esprit qu'au sein de la foule, mais je me refuse à croire que les choses soient si simples et manichéennes.
Non, Caligula, tu as tort d'être si nihiliste, les hommes, s'ils meurent, peuvent mener d'heureuses vies, tu es dans l'erreur de ne pas penser ainsi. Meursault, apprends à ressentir les pertes que ton esprit te refuse à considérer. Sisyphe, cesse de pousser ce rocher, ton entreprise est vaine : révolte-toi plutôt et change ta condition !
Il doit y avoir autre chose que cet abîme et ce vide oppressant, sans que l'on ait à sacrifier en intellect pour atteindre au bonheur, car sinon le monde est un endroit bien immonde dans lequel on ne pourrait vivre, et pourtant bien des gens même parmi les plus éclairés s'en accommodent. Je me refuse à considérer le monde d'un point de vue totalement nihiliste.
Ainsi, il doit être possible de sortir de ce carcan de cynisme et de pessimisme et d'atteindre la joie sans avoir à rien sacrifier des capacités de l'esprit, et je suis d'avis que c'est là pourquoi les Hommes se lient et forment la société : nous ne sommes pas faits pour pleinement vivre seuls, et même les plus solitaires d'entre nous doivent apprendre à aimer leurs semblables pour échapper au tourment et pouvoir embrasser la beauté du monde.
Il me faut donc apprendre à être davantage sociable, mais un tel objectif me paraît difficile d'atteinte, tant je suis habitué à faire peu cas de ce qui m'entoure et plutôt à raisonner et à philosopher. En vertu de ma réserve, je pense donc ne nécessiter que peu de relations sociales, mais j'en recherche de profondes et d'enrichissantes, je ressens enfin le profond besoin de ressentir un lien intellectuel avec quelque intelligence qui ne soit pas la mienne et qui ne soit pas aussi froide et inerte qu'un penseur disparu, une Idée ou une Théorie. Celles-ci sont bien belles : je les embrasse, je les chérie et je dédie ma vie à les développer, mais elles sont d'une terrible froideur et paient bien mal en retour de l'amour qu'on leur voue, quoi que puisse en dire Platon.
Hélas pour moi, j'ai grandement du mal à parvenir à l'entretien d'une telle connexion, en particulier dans le monde des affaires matérielles, car mon caractère est tel que je ne suis pas de ceux qui initient les conversations à moins de me sentir particulièrement à mon aise et de bien connaître la personne : en l'attente, je ne suis que passif, attendant d'être contacté sans parvenir à prendre l'initiative, n'étant prolixe et entreprenant qu'à travers les échanges épistolaires ; réservé et plus taciturne lorsqu'on me fait face dans l'univers tangible.
Cela nuit à mon but, car bien que je ressente le besoin de me confier à autrui et d'engager une profonde et intense connexion avec un esprit qui me plaise, je n'ai guère le courage d'initier les contacts qu'à distance et la plupart du temps je n'ose même pas, et je suis condamné simplement à rêver d'un meilleur futur qui puisse soulager mon âme sans léser mon intellect, futur que je m'idéalise en compagnie d'une dame de qualité qui aurait toute la mesure de mon appréciation et correspondrait à quelqu'un d'aussi intéressant.
Si j'ai eu l'occasion de croiser telles personnes, je suis encore cette fois bloqué par mon détachement naturel et la solitude est pour le moment la seule compagne qui daigne jeter un regard vers moi ; mais de par sa présence-même, je ne suis que seul, ô cruelle ironie. Je travaille néanmoins à forger mon caractère de sorte que je puisse davantage capter les esprits qui me plaisent, mais j'ai là encore sans doute bien du travail à accomplir et je ne vois pas les fruits de mes efforts. Sans doute sont-ils à venir, qu'en sais-je, mais je nourris l'espoir que mes entreprises ne sont pas vaines, malgré tous les échecs que je peux essuyer.
Le fait est que les rites sociaux quant à la formation de liens entre les personnes me paraissent nébuleux et artificiels au possible : quel est ce jeu de manipulation auquel l'on s'adonne alors que l'on cherche à faire chavirer un cœur en sa puissance ? Car oui, la séduction est avant tout de la manipulation des apparences : combien donc sont les jeunes couples se formant sans trop se connaître et que le sort mène à la rupture dès lors que les masques tombent et que chacun apprend à voir toute la noirceur de l'âme d'autrui ?
Je me sens vil de seulement vouloir manipuler de la sorte une jeune et douce âme, aussi ai-je tendance à faire preuve d'une extrême franchise au regard des affaires de l'Amour, cela-même néanmoins m'amenant à être éconduit tant ces jeux manipulateurs sont incrustés dans la psyché humaine : les gens n'apprécient pas le trop-plein de passion et de franchise, il semblerait qu'il soit préférable de bassement s'adonner à détourner d'autres esprits vers soi par de longues fréquentations qui, relevant en apparence du désintérêt et de la simple volonté d'amitié, sont en réalité on ne peut plus intéressées.
Le fait est que les rites sociaux quant à la formation de liens entre les personnes me paraissent nébuleux et artificiels au possible : quel est ce jeu de manipulation auquel l'on s'adonne alors que l'on cherche à faire chavirer un cœur en sa puissance ? Car oui, la séduction est avant tout de la manipulation des apparences : combien donc sont les jeunes couples se formant sans trop se connaître et que le sort mène à la rupture dès lors que les masques tombent et que chacun apprend à voir toute la noirceur de l'âme d'autrui ?
Je me sens vil de seulement vouloir manipuler de la sorte une jeune et douce âme, aussi ai-je tendance à faire preuve d'une extrême franchise au regard des affaires de l'Amour, cela-même néanmoins m'amenant à être éconduit tant ces jeux manipulateurs sont incrustés dans la psyché humaine : les gens n'apprécient pas le trop-plein de passion et de franchise, il semblerait qu'il soit préférable de bassement s'adonner à détourner d'autres esprits vers soi par de longues fréquentations qui, relevant en apparence du désintérêt et de la simple volonté d'amitié, sont en réalité on ne peut plus intéressées.
Ami(e), toi qui me lis, libre à toi de partager ou non ma peine, je te sais déjà gré de m'avoir écouté, moi, d'ordinaire si discret à mon égard, évoquer les tourments qui agitent mon âme, et je te laisse sur une note musicale qui résume bien mon sentiment. Vale.
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