samedi 21 janvier 2012

Ombre et lumière


« Je suis OMBRE, et ma demeure est à côté des Catacombes de Ptolémaïs, et tout près de ces sombres plaines infernales qui enserrent l’impur canal de Charon ! »
Edgar Allan Poe

 Dans la pénombre qui régnait désormais habituellement dans ma chambre, je ruminais de sombres pensées sur ma condition et mon existence depuis quelques heures déjà. J'étais assis face à mon bureau, en plein milieu de la salle caractérisée par l'absence de mobilier, plongé dans mes réflexions.

J'étais désormais condamné à la solitude, meurtri et blessé aussi bien physiquement que psychologiquement. Il ne me restait plus rien que cette austère et minuscule salle poussiéreuse. Sur le côté gauche se trouvaient quelques fenêtres brisées recouvertes par la même poussière que celle qui se trouvait partout ailleurs, et dans le coin reposait un matelas froid sur lequel j'avais pris l'habitude de passer mes nuits chargées de tremblements et rendues interminables par l'insomnie. A côté du matelas je trouvais de quoi me permettre de subsister, des vivres de mauvaise qualité et des bouteilles pleines d'une eau croupie verdâtre, à l'intérieur desquelles se formait un microcosme de diverses bactéries et champignons. Du côté droit ne se trouvait qu'une porte que je laissai toujours fermée.

Depuis ce funeste accident il y a trois mois, rien n'avait plus jamais été pareil pour moi. La nuit, je ne parvenais plus à trouver le sommeil, tout au plus passais-je parfois ces instants de repos étreint par une présence glaciale tant physique que mentale, qui inhibait mon esprit et me donnait l'impression d'être déjà mort. Le jour, je ne sortais plus de chez moi. Je n'avais plus de raison de le faire. Ma famille avait disparue et malgré le fait que j'aie survécu, mon traumatisme était tel que j'étais inapte à tout travail de quelque nature qu'il soit. Incapable de gagner le moindre revenu, j'en étais bientôt venu à perdre tout ce que je possédais jusqu'à me retrouver à vivre dans des conditions aussi misérables, constamment harcelé par le froid glacial du vent d'hiver et les chuchotements de la folie qui faisaient chavirer ma raison.

Ainsi, mon quotidien consistait désormais en une réflexion profonde sur ma vie ou ce qu'il en restait, puisque je n'avais même plus le moindre instrument de loisir ou moyen de m'occuper. Je songeais, sanglotant en silence et le cœur déchiré, aux instants de bonheur qui avaient ponctué mon existence jusqu'à ce que le destin, créature avide, envieuse et mauvaise qui se nourrit d'affliction et de peine, décide de m'ôter à jamais tout sourire et toute joie.

Ma rétrospection fut soudainement arrêtée lorsque je vis d'intenses rayons d'une lumière grise et poussiéreuse converger depuis les minces fenêtres dans ma chambre. Il en résulta une forme étrange, éclatante au point que la regarder directement plus de quelques secondes me causa une atroce douleur, semblable en certains aspects à une silhouette. Parallèlement à cela et par d'étranges effets physiques, là où la partie gauche de la salle était baignée de lumière, la porte et ce qui l'entourait étaient à peine visibles et tout ce qui n'était pas illuminé était enveloppé de minces ténèbres. Sur la porte se forma une autre silhouette, absolument noire, changeante et instable.

Le colosse de lumière entonna quelques phrases d'une voix désincarné et terne, marquée par des accents lents et empreints de lassitude, m'adjoignant de continuer à vivre et de le rejoindre pour se rendre à l'extérieur, dans un discours paradoxalement exempt de toute vie et de tout entrain.

De même, l'ombre se mit à parler, mais chuchota des paroles pleines d'émotions qui s'insinuèrent dans mon esprit et touchèrent mon âme, un désespoir parfaitement audible dans chacun de ses mots. L'effet que son discours eut sur moi fut d'autant plus renforcé que je pus déterminer dans cette voix mille accents distincts dont certains appartenaient, j'en étais persuadé, à d'anciennes connaissances, amis, amours disparus. J'entendis même pendant quelques minutes ma femme et ma famille, et réentendre ces voix provoqua un tel bouleversement dans mon cœur que je faillis défaillir et ne pus m'empêcher de pleurer de joie en les entendant dire que je leur manquais terriblement et qu'elles brûlaient de me revoir.

L'ombre, ou plutôt les ombres, puisque dans mon esprit chaque plainte incarnait un autre aspect de cette étrange entité, me sommaient de venir à leur côté afin d'enfin pouvoir les rejoindre dans un endroit qu'ils nommaient "l'autre côté" et abandonner toute l'affliction qui me rongeait depuis tant de jours. Je n'eus pas grande illusion sur la réalité de ce que cela impliquait et j'en vins à me maudire de ne pas avoir songé à me libérer de mes malheurs avant ce jour.

La lumière et l'ombre continuèrent à déclamer pour leur cause mais je n'eus pas longtemps à réfléchir pour me décider quant à qui rejoindre. Je traversai la pièce en évitant le colosse lumineux et m'emparai de rideaux que j'appliquais aux fenêtres. A chaque fenêtre à travers laquelle ne filtrait plus le moindre rayon de cette hideuse lumière, le colosse faiblissait, sa voix devenant de plus en plus inhumaine et son apparence plus morne, tandis que l'ombre gagnait en espace et se faisait plus pressante.

Lorsque toutes les fenêtres furent bouchées, le colosse disparut totalement et l'ombre emplit toute la pièce. J'avançai à travers l'obscurité désormais totale, écartant les bras afin de mieux embrasser les ténèbres qui m'étreignaient. Au bout de quelques instants, l'onde glacée sonda les profondeurs de mon âme et je me sentis défaillir, le sourire aux lèvres.

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