lundi 19 décembre 2011

Du ciel d'hiver

Il est des moments où, tandis que je contemple le ciel d'hiver, je ne puis empêcher les larmes de me monter aux yeux. La beauté d'une telle scène me captive et m'émeut de la plus belle manière qui soit, en remplissant mon cœur d'une doucereuse tristesse.

J'ai déjà abordé, je le crois, ce point : ma peur la plus grande est de disparaître dans l'indifférence la plus totale. J'ai pu voir les ravages du temps sur les souvenirs et la mémoire. Rien ne saurait être plus triste que ces cimetières de tombes anonymes, ces morts inconnus abandonnés par l'humanité et oubliés de l'Histoire. Il n'est pas de destin pire que finir oublié, mais je suis d'avis que je préférerais encore être oublié que connu pour mes crimes.

J'abomine le fait de pouvoir un jour rejoindre ces inconnus, reposant sans jamais recevoir de visites ou sans qu'on évoque leur histoire ou leur nom. Ils restent là, existant toujours un peu jusqu'à ce que vienne le jour où plus personne ne pourra jamais parler d'eux à nouveau, et alors ils disparaissent pour toujours de la mémoire de l'humanité. Certains parviennent à survivre à travers les âges mais au fil des siècles même leur renommée commence à se dissiper.

Ainsi, en devenant célèbre, nous n'obtenons qu'un sursis, nous ne survivons que quelques années de plus que le quidam lambda et le temps finit malgré tout par nous rattraper pour nous emmener rejoindre nos négligés disparus.

Rien n'est éternel et la volonté même de l'être n'est qu'un désir humain profondément égoïste, je le réalise et l'accepte. C'est précisément pour cette raison que je tiens à ne pas faire partie des premiers oubliés. Dussé-je mourir jeune et que mon nom survive un peu plus longtemps, j'en serais là plus satisfait certainement qu'en mourant vieux pour disparaître aussitôt des mémoires.

C'est pour cela que la vue du ciel d'hiver m'émeut tant : il montre clairement la froide étreinte du temps sur les choses et les flocons de neige qui en tombent ont tôt fait de dissiper les choses les moins hautes et de les cacher à la vue des Hommes.

Nos vies ne sont jamais que de petites choses sous une éternelle pluie de flocons qui finit par tout recouvrir. Afin que d'aucuns par le monde gardent notre souvenir le plus longtemps possible, montrons-nous grands par nos âmes, nos actions et notre volonté pour mieux perdurer  et marquons le monde par notre passage !

vendredi 16 décembre 2011

De l'art des débats stériles, ou celui de la stagnation sociale ; de la réalité du monde

S'il est une chose qui m'agace plus qu'une autre en ce monde, c'est bien la tendance qu'a notre société de faire des pseudo-débats sur des questions d'éthique, de moralité et d'égalité que nous aurions dû depuis déjà bien longtemps résoudre. Fut-ce quant au choix de la sexualité des individus, au sujet de l'inégalité salariale entre hommes et femmes, à propos d'autres thèmes soi-disant controversés, quel est le besoin d'en faire des débats et d'où tirons-nous l'arrogance de pouvoir déterminer que telle chose est morale tandis qu'une autre ne le serait pas ?

Les anciens Grecs et antiques Romains pratiquaient déjà l'homosexualité et aucun pseudo-courroux divin ou décadence morale n'a pu être observé, à part la déchéance induite par les conflits fratricides et les complots de politiciens véreux, qui n'ont rien à voir avec le choix de la sexualité. De telles mesures ne peuvent être prises que par les individus eux-mêmes et par eux seuls. Il n'appartient à personne d'émettre quelque jugement que ce soit, et j'abhorre quiconque pense le contraire. Alors quelle est cette religion qui se prétend proférer les mots de Dieu et condamne ceux qu'elle nomme vulgairement 'sodomites', si ce n'est une aberration causée par le fanatisme ? L'excès en toute chose est mauvais ; aussi l'excès de foi ne peut-il nous mener qu'à des situations aussi ridicules que la répression de l'homosexualité au sein d'une société qui se prétend libre et ose mentionner le concept d'égalité quand elle ne l'applique pas à quelque degré que ce soit.

S'il est un Dieu qui observe les Hommes et qu'il n'est ni chimère fantasmagorique ni squelette brisé suspendu à la voûte des Cieux, attendant de s'écrouler enfin, n'est-il alors pas un être oisif qui se contrefiche de l'avenir de l'humanité puisqu'il laisse ainsi les gens faire profession de haine en Son nom, ou est-il au contraire derrière toute cette haine ? Je désavoue l'existence d'une telle divinité et méprise quiconque s'y soumet de la sorte qu'il en vienne à blesser ses semblables en poursuivant l'application des affabulations d'un livre si ancien, symbolique et écrit dans un langage si sibyllin que tout un chacun peut y voir ce qu'il veut.  

Nous sommes libres : aussi devrions-nous disposer de tous les choix possibles, sans avoir à subir la pression de mentalités décadentes ou l'oppression de croyances religieuses désuettes. Le fait que l'homosexualité puisse être vue comme un signe de débauche ou une anomalie ; ceux qui dénigrent les femmes ou celles qui au contraire méprisent les hommes ; tout cela montre bien la principale faille de l'Homme : sa tendance à constamment tout juger et à rapporter à ses propres valeurs intrinsèques tout ce qui existe, sans avoir la moindre once de sagesse ou une vision plus modérée des choses.

Ainsi, ce sont les gens tels que les homophobes, les fanatiques religieux, les misogynes, les androgynes et les xénophobes qui empêchent tout progrès au sein de la société. Ce dont nous débattons dans des discours insensés ne devrait pas même être sujet à débat : il s'agit de la liberté et du principe d'égalité, qui nous sont des droits inaliénables.

Tous les hommes et femmes sont égaux en droits. La simple existence d'une inégalité salariale entre les hommes et les femmes est l'une des preuves d'une société qui malgré sa prétendue modernité continue à faire prospérer une vision trop archaïque de la société où les femmes restent tranquillement au foyer tandis que les hommes doivent travailler. Grands dieux, que l'inverse serait inimaginable ! Voir un homme s'occuper de sa maison et chérir ses enfants avec la même ferveur qu'une femme, cela choque les mœurs et marque les mentalités, cela est remarquable, inhabituel, inouï !

Ainsi, d'aucuns pensent qu'il est nécessaire de limiter les possibilités de carrières des femmes, afin que l'économie en fonctionne d'autant mieux. Mais enfin ! Sommes-nous là encore de tels esclaves de notre système que nous en venions à dénigrer la naissance d'enfants ? Sous prétexte qu'une femme peut tomber enceinte, elle ne doit pas être embauchée ? Et si par miracle elle venait à obtenir un travail, elle devrait gagner moins qu'un homme pour l'exacte même quantité de travail sinon davantage ? Mais quelle est cette société sinon une abomination caractérisée par l'injustice, je vous en pose la question ! L'intolérance la ronge depuis tous temps, il nous serait temps d'évoluer et d'apprendre enfin le respect.

Il me paraît inconcevable que nous en soyons encore à une société où de telles inégalités subsistent. Nous nous prétendons modernes, évolués ; la vérité est qu'à l'égard de la morale l'Antiquité était bien en avance sur nous ! En venir à débattre du fait de oui ou non diminuer les inégalités salariales est une hérésie caractérisée par l'idiotie : il faudrait simplement abolir ce concept d'inégalité, non pas simplement diminuer ou même de débattre de si c'est bien ce qu'il faudrait faire !

Ces pseudo-débats insipides et inutiles ne font nullement avancer les choses ; à force de proférer de belles paroles sans rien faire, nous n'avançons pas, nous ne faisons que stagner, si nous ne reculons pas.

Et il en va évidemment de même pour bien des questions éthiques et morales supposément très importantes en nos temps. D'aucuns d'entre nous font partie des catégories empêchant l'avancée correcte de la morale, de la justice et de l'égalité. Forts de leurs convictions, ils dénigrent d'autres catégories de personnes et font preuve de la plus grande intolérance sans même prêter attention à la débauche morale et à la décadence de la culture qui caractérise nos temps ! Ah, mais personne ne semble s'intéresser à ces affaires, alors que c'est là les véritables questions de nos temps.

Il serait temps que l'humanité toute entière cesse de s'agiter en tous sens et que nous brisions l'individualisme qui s'est emparé de chacun d'entre nous à des degrés divers, car en ne pensant pas à notre prochain et en ne faisant que démontrer le plus grand égocentrisme qui soit, nous nous détournons de toute morale et de tout concept de fraternité. Les discours de la plupart de nos politiciens n'ont plus de sens, ce sont des mots privés de toute connotation qu'on nous crache au visage, en pensant que la vieille expression de Juvénal 'Panem et circenses' est toujours d'actualité. La vérité, cependant, c'est que nos jeux ne sont plus que des spectacles abrutissants et que notre pain est rassis, si nous trouvons tout juste le pécule pour l'acheter. Pendant ce temps, nos chers oligarques que nous tenons en si haute estime et qui tiennent une place si importante en nos cœurs, nos tyrans modernes agitant le grand sceptre corrompu de l’Économie pour imposer leurs lois liberticides et prônant l'iniquité et l'intolérance, ces grands pontes festoient, se complimentent et nous saoulent occasionnellement de fumée en nous crachant au visage des mots qui n'ont qu'une senteur d'opium. 

Peu de gens semblent se rendre compte que nous vivons dans un univers de mensonges et encore plus rare sont ceux à oser le clamer. Au cas où ils viendraient à se faire remarquer, on leur colle l'étiquette d'extrémistes politiques, d'idéalistes, de fous ou de sectaires afin de mieux réduire leur parole à néant et de les discréditer. La foule est cependant trop occupée à gérer sa propre vie individuelle pour proprement réfléchir quant à la nature de notre monde moderne, incapable de distinguer l'homme bon du menteur. Elle ne se pose jamais pour réfléchir, sa vie est frénétique et pourtant constante, elle forme une triste routine trop peu formée au raisonnement. C'est là qu'il est nécessaire d'agir.

La culture est la voie vers la connaissance : lorsque celle-ci est acquise, elle permet à l'humanité d'apprendre de ses erreurs et de ne jamais plus les réitérer, tout en forgeant son esprit et son goût pour la philosophie et les arts. Bien des affaires qui peuvent nous paraître tout à fait modernes et nouvelles ont en réalité déjà été traitées par les Anciens que nous négligeons trop. Je vous le dis : la culture et la connaissance forment la voie vers la sagesse et une société meilleure. Une telle société formée d'hommes éclairés par la pensée n'est point dupe ; elle est propre à se remettre en question et à changer les choses. En ce qui me concerne, j'attends de voir les temps futurs afin de mieux juger quelle société nous sommes. Je ne forme cependant que peu d'espoirs quant au fait que nous soyons particulièrement plus éclairés que nos ancêtres, sinon moins. Ce ne sont jamais qu'une poignée d'hommes par siècle qui semblent l'être, d'où le fait que chaque avancée sociale est également contemporaine d'une série d'ignominies provoquées par la folie des Hommes.

lundi 12 décembre 2011

De l'asservissement par le système monétaire international

Plus j'en viens à y penser, plus il me semble que les bases mêmes de notre système économique décadent reposent sur une énorme erreur n'ayant jamais été rectifiée ou trop peu souvent remise en question, faute de pouvoir la considérer autrement. Rousseau le disait déjà : le fondateur de la société est l'homme qui a décidé qu'un tel endroit lui appartenait et a ainsi créé la propriété privée. Rien n'est plus vil et infâme que ce concept : de quel droit peut-on oser s'approprier une terre sur laquelle vivent tant de créatures et ne la faire que sienne ? Comment peut-on défier la Nature et lui voler les biens qu'elles dispensaient avec générosité ? Par quel égoïsme déraisonné ? Par quelle terrible erreur en sommes-nous arrivés là ?

La vérité est là : la Terre n'appartient à personne, ou plus précisément elle appartient à tout ce qui est, pas même aux Hommes seulement. Qui serions-nous pour nous juger supérieurs à la Nature dans son ensemble quand nous sommes nous-mêmes ses produits les plus évolués ? Ne devrions-nous pas être l'exemple-même ? Eh bien, contre toute attente, force est de constater que l'évolution ne nous a pas doté de suffisamment de raison et de sagesse : à la vérité, avec notre ego démesuré, nous ne valons pas bien mieux que des primates, bien que nous clamions haut et fort à quel point nous nous en sommes éloignés.

Il nous est nécessaire d'opérer là une profonde réforme dans nos vies, afin que nous cessions de détruire notre si précieux monde afin d'obtenir des ressources du sang de la terre. Refermons les veines de notre planète et réfléchissons sur le sens de nos actions. Le paradoxe est saisissant : nous avons tant dévié de notre pureté originelle que nous ne nous rendons pas compte que, pris dans l'engrenage d'un système défaillant, nous détruisons le monde sur lequel nous voulons continuer à prospérer.

A la vérité, que se passerait-il si nous retirions nos plateformes pétrolières et cessions toute autre action d'agression vis-à-vis de notre ancien Eden ? Le monde tel quel ne pourrait continuer à tourner et commencerait à dérailler. Cependant, d'un point de vue écologique, c'est bien là la plus normale des choses à faire. Voilà la démonstration de notre paradoxe, voilà la preuve de notre mode de vie décadent, voilà la dérive de l'humanité ! Si tournés sur nous-mêmes, égoïstes et aveugles aux plaintes de notre bienveillante et éternelle Mère Nature qui nous a engendré, nous en venons à la meurtrir et à la saigner pour subsister afin de mieux finalement nous écrouler.

En accordant une valeur abstraite à des choses aussi ridicules que des bouts de papiers et des morceaux de ferraille, nous sommes dans l'erreur et nous nous sommes lentement faits prisonniers d'un système financier qui n'en viendra bientôt à ne plus profiter à qui que ce soit et causera la ruine de l'humanité toute entière. Je vous le demande : que se passerait-il si l'argent disparaissait ? Si vous n'en êtes jamais venu à considérer une telle option, c'est que vous êtes vous-même la preuve de cet emprisonnement. D'aucuns vous rétorqueraient qu'une telle chose serait impossible, qu'une pareille idée est le fruit de l'esprit d'un idéaliste nourri de folles utopies ... Mais les utopies ne sont-elles pas des modèles ? Ne devraient-elles pas être ce vers quoi nous devrions tendre et ce qui devrait alimenter nos rêves ? L'argent nous corrompt et nous abîme ; il crée des ravages et détruit des vies en les appauvrissant et en les exploitant tandis qu'une grasse élite se dresse à travers l'ombre pour mieux asservir l'humanité, sans qu'elle se rende compte elle-même qu'elle est prisonnière. 

Si vous ne croyez pas en cette corruption, je vous mets au défi : prenez un billet et brûlez-le. Prenez-en un autre et brûlez-le aussi. Brûlez toutes vos économies, vos chèques et essayez de ne rien ressentir. Je pense pouvoir affirmer que vous n'oseriez pas. C'est en cela que vous êtes esclave de l'argent. Mais vous n'êtes pas seul, car le système monétaire international qui nous enclave touche chaque être sur cette Terre. Observez la réaction des gens si vous placez un billet d'une somme alléchante bien en évidence ou si vous laissez tomber votre porte-monnaie. C'est le combat de la morale contre la cupidité, et les temps et la société font que la morale ne gagne que trop rarement. Réfléchissez-y. 

Je suis tout à fait d'avis qu'un retour à une vie plus saine est faisable : seule la volonté est nécessaire. Ce que notre civilisation sur le déclin détruit, nous pouvons encore le sauver. Ces âmes que l'argent damne, celles que le système détruit : elles peuvent encore se repentir ! Celui dont le dos ploie sous la difficulté de sa tâche, celui qui doit nourrir sa famille et travaille dur pour cela : ils ne méritent pas leur condition, alors changeons-la ! La quasi-totalité de nos vices ne sont provoqués que par l'argent : débarrassons-en nous ! En prisonniers du système, il est notre devoir de briser nos chaînes ! 

La prise de conscience est la première étape importante à franchir et sans doute la plus ardue : constatez comme moi le paradoxe de nos vies et tentons de le changer. Rien n'est fait qui ne peut être défait : unissons-nous et créons un autre monde, meilleur. L'accès à des vies plus saines ne dépend que de nous ... Il n'a toujours dépendu que de nous et c'est là le but vers lequel nos vies doivent tendre. Si tel but nous est inaccessible actuellement, faisons le nécessaire pour qu'il puisse être atteint. 

Et si nous ne pouvons nous défaire de l'argent, tâchons au moins d'arrêter cette ridicule destruction de notre planète et de créer une société plus égalitaire. Cessons les querelles, les débats stériles et agissons enfin. Il n'appartient qu'à nous de changer le monde.

jeudi 8 décembre 2011

Du mal-être social, de la considération d'un amour sain et du non-jugement d'autrui

Nous prenons bien peu le temps de réfléchir à nos vies. Pourtant, il est des instants où la reconsidération de soi, du monde et la réflexion sont nécessaires. Ces instants de longueur variable paraissent semblables à des fantômes de conversations n'ayant jamais eu lieu, des évènements n'étant pas arrivés et des aspects d'une vie différente et que nous nous plaisons à imaginer, avant de remarquer avec mélancolie qu'il ne s'agit pas là de la réalité et qu'il reste encore à donner à ces fantômes une certaine tangibilité. Leur survenue peut elle aussi varier, mais cela semble se produire naturellement dès lors que l'on tente de s'offrir à l'étreinte du sommeil sans y parvenir réellement ou que l'on achève une longue journée. La réflexion peut dès lors commencer, et ce qu'il en ressort dépend de chacun. La tenue de carnets relatifs aux pensées, aux états d'âme, aux émotions, aux ressentis et aux sentiments peut sans doute être bénéfique voire enrichissante, et c'est ainsi que ces carnets débutent.

A bien des égards, je dois avouer avoir la sensation de n'être pas dans mon siècle, de me trouver à une époque où la société et la civilisation en viennent à me répulser et où les moeurs en deviennent effrayantes. J'ai ainsi depuis toujours cultivé une vie de solitaire, peut-être en certains lieux semblable à celle d'un ascète, limitant mes relations sociales et n'en désirant que peu. J'entends davantage des auteurs antiques et plus modernes décédés depuis bien des âges que mes contemporains, qui semblent n'avoir pas la moindre once de sagesse. J'ai toujours su apprécier cette solitude bien loin de soucis futiles et elle a sans doute toujours été ma plus fidèle alliée, me permettant d'aiguiser mon esprit pour mieux considérer le monde et d'acquérir une relative culture. 
 
Néanmoins, force m'est de constater que j'en viens à l'apprécier moins depuis quelque temps. Par une puissance que je ne saurais expliquer, sans doute l'action de l'instinct animal et l'effet de l'âge, il vient à me paraître nécessaire de m'ouvrir un tant soit peu. Curieusement, j'en viens à rejeter ma solitude qui a fini par se transformer en isolement, bien qu'elle fut toujours volontaire et pleinement acceptée. J'ai beau dénigrer la plus grande partie du genre humain, son contact finit par me paraître nécessaire. En particulier le fait de trouver ce que d'aucuns nommeraient une âme-sœur, bien que je ne sois pas sûr que le terme convienne particulièrement : quelqu'un à même de me comprendre, une personne avec laquelle je serais capable de pleinement m'entendre et de longuement converser. 

Mais ce titre pourrait tout aussi bien revenir à un ami éclairé par la pensée et la réflexion, je n'y vois pas particulièrement de connotation amoureuse, ou alors s'agit-il d'amour principalement platonique ou d'un amour partagé pour la rhétorique ;  mais plutôt un concept plus proche du 'double spirituel'. Je suis cependant d'avis qu'une fréquentation plus assidue de la gente féminine ne saurait que m'être bienfaitrice, tandis qu'un lien plus fort que ceux qu'on rencontre ordinairement avec l'une de celles que l'on dit venir de Vénus pourrait remplir ce rôle d'âme-soeur, fut-elle encore là encline à débattre des choses de l'esprit et à tolérer ma compagnie. Tels critères semblent remarquablement rares en nos temps, tout particulièrement avec les jeunes personnes de mon âge, aussi suis-je très tatillon sur mes choix en la matière, regardant davantage l'esprit que toute considération physique de prime abord.

A ce sujet, si j'ai eu bien des vues sur quelques personnes et malgré ma plus grande courtoisie et application, mon ressenti dans le domaine de l'amour s'apparente aux sentiments d'un Werther que rejette sa Charlotte et cela m'amène à en être bien marri, renforçant mon impression que nous vivons une époque bien étrange.

Qu'on me pardonne de ma vanité, mais j'en viens à me considérer comme une sorte de création d'un Prométhée moderne : incapable de véritablement comprendre le monde dans lequel il évolue et d'y vivre, en réalité peut-être ne le comprenant que trop bien ; rejeté par ce qu'il tente d'approcher. J'en suis venu à la conclusion que pour dépasser ma présente condition qui finit par me causer bien du tort, il me serait bien nécessaire de trouver telle âme-sœur qui soit à même de m'accepter et de me comprendre, et ce malgré tous les échecs que je pus m'apprêter à essuyer.

Hélas, telle personne paraît bien difficile à trouver, tant les passions de mes contemporains paraissent brèves, fougueuses et manquant du véritable sentiment d'amour qui est pourtant indispensable à toute sincérité. Il est par ailleurs bien regrettable que les dieux ne m'aient guère doté de ce que nous considérerions comme une apparence physique plaisante et agréable, car les gens en nos temps tendent à émettre la plupart de leurs jugements sur des critères purement physiques et visuels, sans tenir compte de la qualité de l'esprit et de l'âme. C'est sans doute là pourquoi la brièveté de ces passions de ces personnes que j'ai bien du mal à comprendre en nombre d'aspects, et de même la raison de ma solitaire condition. Je dois bien l'avouer : qui, effectivement, n'émet pas au moins de temps à autre un jugement purement hâtif basé sur la seule vision ? Il serait terriblement hypocrite de clamer le contraire, et j'en viens ainsi moi-même à de tels jugements, malgré toute la mesure que j'emploie à les limiter. En effet, le besoin est non pas de ne jamais émettre de tels jugements car notre condition naturelle et nos instincts mêmes semblent nous y pousser : ce serait renier notre nature. Considérez simplement d'agir ainsi le moins possible, de sorte que vous puissiez découvrir la perle cachée derrière la rustre coquille de l'huître, car de même la belle carapace vers laquelle vous êtes enclins de vous tourner peut n'être que vide ou vilaine en son intérieur. Je suis persuadé qu'une telle démarche ne ferait qu'améliorer le monde.

Là s'achève cette première pensée, ce sentiment à expier et ces ressentis à écrire. D'autres suivront sans la moindre doute, car les sujets sont nombreux et il en va de même pour ce qu'il en est d'en débattre.

lundi 5 décembre 2011

Lautrec de Carim, ou la Cupidité

Lautrec de Carim, ou la Cupidité, inspiré par Dark Souls

Face à la menace des Déchus et à la déchéance que représentait désormais la mort, les réactions de ceux qui parvenaient à survivre étaient diverses. Certains attendaient leur trépas dans l'angoisse tandis que d'autres s'employaient à le précipiter, mais d'autres encore se voyaient perdre tout sens moral et toute empathie : à ceux-là, seule importait désormais la survie, et qu'importe des moyens à mettre en oeuvre. La peur et l'anxiété détruisaient leur humanité et en faisait des pillards et des assassins, se retournant contre les leurs dans l'espoir de vivre quelques jours de plus. Ces hommes-là devenaient rapidement des maîtres dans les arts de la sournoiserie, de la tromperie et du meurtre, abandonnant tout sentiment qui aurait pu mettre en péril leur précieuse vie.

Par ironie, de tels scélérats ne survivaient généralement guère plus longtemps que le quidam lambda, chassés et poursuivis qu'ils étaient par le dernier Ordre en ce monde s'attelant à exécuter un semblant de justice. Il s'opérait alors une sorte de sélection : ceux qui échappaient aux différents avatars de la mort que revêtaient les esprits de ces chasseurs devenaient aptes à la survie en pratiquement tout milieu et ne dormaient jamais que d'un oeil. Sachant qu'ils étaient constamment traqués, ils n'en étaient alors que plus vigilants et efficaces, ne cessant cependant guère les massacres qu'ils perpétuaient au nom de leur propre vie.

Parmi ces invididus, l'un s'était démarqué tout particulièrement par sa cupidité et son arrogance. Autrefois noble chevalier au service du royaume d'Anor Londo, Lautrec de Carim avait été l'un des premiers à pouvoir témoigner des horreurs de la mort. Pas qu'il mourût, non, mais son village fut dévasté alors qu'il rentrait de permission, par des hordes de démons aux apparences si infâmes qu'il vaudrait mieux ne pas trop les mentionner. Son monde entier ne tarda pas à changer, se teintant de la couleur pourpre du sang et de l'odeur pestilentielle des cadavres.

Lorsque, choqué et meurtri, il tenta de retourner à la grande cité d'Anor Londo, il ne trouva qu'une ville déserte sur laquelle régnaient des chevaliers déchus et des immondices impies. Il n'avait alors plus de raison de vivre, trait commun qu'il partageait avec la majorité des survivants de l'humanité. Plus d'endroit où revenir, plus de familles, plus de connaissances, plus d'allégeances, plus de supérieurs ni de subalternes ... Il se trouvait à errer au milieu des ruines de son ancien village, attendant la mort, trop couard pour se l'apporter lui-même, ses hurlements de rage et de désespoir ponctués de profonds sanglots, lorsque quelque chose changea en lui, à jamais.

Le plus grand danger pour un homme est de ne plus rien avoir. Sans point d'attache précis, l'esprit est libre de voguer en marge des flots de la raison au sein d'un océan de confusion et de terreur. Dans ces conditions, d'aucuns perdent la raison ou se mettent à drastiquement changer. Lautrec de Carim opta pour la seconde option. Lorsque ses larmes séchèrent et qu'il n'eut plus même la force de pleurer, il parvint à se relever et fit finalement le choix de résister à l'étreinte de la mort.

Il avait décidé de survivre par tous les moyens possibles. En ces temps chaotiques, il ne ferait qu'assurer qu'il ne mourrait pas. Il en était venu à se persuader que sa vie ne pouvait pas s'éteindre tandis que dans son esprit torturé et détruit apparaissait l'ombre de la mégalomanie. Ayant toujours sa raison mais n'ayant guère plus sa moralité, il se mit à errer de village en village, massacrant chaque survivant, fort de son entraînement militaire et d'avoir servi au sein de la garde royale. Le fait qu'il n'ait pas été emporté avec les autres signifiait pour lui qu'il était protégé des dieux : sa défaite devenait la plus inconcevable des hérésies et ses victoires démontraient sa supériorité.

Il en avait échafaudé une théorie selon laquelle, en absorbant les âmes des survivants, il viendrait à accéder à l'immortalité qu'il méritait amplement, d'où ses meurtres. Il semait désormais la mort comme d'aucuns semaient jadis leurs futures récoltes, avec la même satisfaction. Naturellement, l'Ordre s'intéressa rapidement à lui et nombreux furent les Chasseurs à sa poursuite. Aucun ne revint, faisant de Lautrec l'un des criminels les plus craints qui soient.

Conscient de sa nouvelle notoriété, il vint à s'entourer de quelques bandits renégats, qui n'étaient pas durs à trouver en ces temps troublés, afin d'assurer davantage sa protection. Les justiciers potentiels ne cessaient d'affluer, mais le chevalier les défaisait d'autant plus rapidement que sa puissance ne cessait de croître.

Un jour, il décida de s'emparer d'âmes plus fortes à même de mieux satisfaire sa soif de pouvoir : il commit l'infâme erreur, l'horrible blasphème d'assassiner une Gardienne qui veillait sur l'un des rares feux sacrés. Ramassant son âme, imbu de lui-même, il décida de se rendre à Anor Londo où il irait détruire ce qu'il restait des dieux, le laissant lui-même acquérir un statut divin. Il en était capable, de cela il était persuadé.

En route pour le trône avec une troupe de gardes qu'il maintenait sous sa coupe, il sentit soudain quelque chose se matérialiser dans l'air. Un esprit vengeur, l'un de ceux qu'envoyait l'Ordre pour triompher des assassins. Qu'importe, il en avait déjà vaincu des centaines. Néanmoins, son arrogance diminua quelque peu lorsqu'il vit que l'esprit qu'il avait courroucé avait tout de l'apparence d'un déchu et non pas d'un simple chasseur de l'Ordre.

L'intrus tua sans problème l'escorte de Lautrec, à un point tel que cela en parut grotesque. Un duel à mort s'engagea entre l'esprit et le chevalier à l'armure d'or. Le combat ne dura que quelques minutes, mais chacun des deux adversaires était d'avis que cela dura plutôt une éternité. Chacun parant, chargeant tour à tour l'autre tandis que s'enchaînaient les estocades et esquives. Sans que personne ne commit la moindre erreur, l'affrontement ne cessait de perdurer, usant lentement les nerfs de chaque parti au point où l'on put sentir l'air vibrer de la tension que le duel faisait naître. A un moment, l'esprit faillit décapiter le chevalier mais celui-ci, usant d'une force incroyable, parvint à utiliser l'une de ses serpes pour bloquer le coup pendant quelques instants, avec qu'elle ne finisse par céder et se briser. Estomaqué, Lautrec de Carim continua ainsi le combat, sentant clairement qu'il était en désavantage mais trop fier pour s'abandonner au renoncement et à l'échec, il batailla ainsi encore quelques minutes. L'intensité du combat était remarquable, chaque combattant maîtrisant son art au sommet, lorsque l'épée de l'ennemi parvint à totalement désarmer le chevalier avant de lui transpercer la poitrine.

Sa vision se troublant et se teintant de pourpre, les pensées confuses, le corps vacillant et tremblant de douleur, le chevalier Lautrec de Carim n'eut que l'occasion de pousser un dernier soupir pour exprimer ses craintes, ses déceptions, sa peur, ses angoisses et les raisons qui avaient fait de lui l'homme qu'il avait été.

lundi 28 novembre 2011

Déchu

Déchu, librement inspiré par Dark Souls


La mort n'a jamais été une délivrance, il le savait. Dans ce monde, force est de constater qu'elle est même la pire chose qui puisse arriver. Ce n'est pas la froide mais légère étreinte qui éteint lentement mais sûrement la flamme intérieure d'un homme, l'abandonnant seul au cœur d'un néant glacé, comme d'aucuns le croient. La mort n'est pas synonyme de fin, pas en tant que telle. Elle marque la fin de l'espoir, mais pas la destruction de l'âme. Cette dernière étape ne vient que bien plus tard. Celui qui meurt, à moins qu'il ne fut profondément mutilé, celui-là peut encore se relever. Il ne comprend pas exactement ce qui lui arrive, si ce n'est qu'il n'a toujours pas disparu. Il erre dans un état de stase entre la vie et la mort et se dit qu'il a finalement été sauvé, que les dieux sont avec lui. Ce pauvre fou n'a encore aucune conscience de la lente dégénérescence qu'il va connaître, son corps pourrissant lentement, le conduisant avec une infâme douceur vers un destin pire que les plus atroces tortures : la constatation de la si lente flétrissure du corps et de la perte de la santé mentale. Celui qui disparaît pour mieux se relever est condamné à voir son âme se désagréger, sa chair et sa peau pourrissant et son esprit en proie aux terribles murmures des ténèbres jusqu'à ne plus être qu'un pathétique cadavre dégénéré. Le processus est si lent, sans la moindre chance de guérison sous aucune manière que ce soit, si terriblement lent et laissant malgré tout cette lueur d'espoir qu'il s'empressera de piétiner avec violence, qu'il est bien possible d'affirmer qu'il s'agit là du plus infâme des sursis qui puisse être accordé.

Bien sûr, le phénomène fut rapidement connu de tous les humains et de ceux qu'on nommait désormais les Déchus, des morts-vivants à venir. Il n'en avait fait qu'accroître la terreur des hommes vis-à-vis du trépas puisqu'ils se rendaient désormais compte que leur délivrance ne serait qu'un interminable calvaire et qu'ils n'avaient plus de perspective de repos. On en vint à déporter et à enfermer ces morts-vivants en proie à la détérioration dans des prisons scellées afin qu'ils ne puissent détruire ce qu'il restait de l'humanité. Les Déchus n'avaient cependant pas toujours existé. Il semblerait que leur apparition coïncide avec des évènements étranges relatifs à la folie des dieux qui perdaient le contrôle de la régence du monde en se livrant à des conflits fratricides.

Les superstitions et le chaos s'emparèrent bientôt des survivants de l'humanité dans ce monde dévasté et désolé en proie à la folie et ils en vinrent à chercher frénétiquement une solution à cette putréfaction qui se développait sans cesse, semblant sceller le destin de la race humaine. Il y avait bien entendu des moyens de ralentir la progression du fléau, mais nul ne pouvait imaginer que sa fin n'était pas inéluctable. Parmi eux, le plus efficace s'avérait être de rester de manière permanente auprès d'un feu de camp alimenté par la ferveur pieuse d'une prêtresse, une Gardienne comme on les nommait depuis lors.

Il apparut néanmoins lentement que toutes les précautions que l'on pouvait prendre n'empêchaient pas la croissance exponentielle du nombre de Déchus et de morts-vivants. Ceux-ci, des abominations dégénérées et désormais sans âmes, semblaient contribuer à la décadence du monde tout entier de par leur simple existence. L'humanité, désormais en proie à l'extinction, plutôt que de former une coalition de survivants, se trouva fragmentée et chaque survivant, chevalier, mage, combattant se retrouva à aller de son côté pour faire face aux hordes de démons et d'horreurs qui régissaient alors le monde. Un seul homme restait immobile, près d'un feu. Autrefois courageux guerrier, il était devenu cynique face à la tournure des évènements et sentait sa propre déchéance et sa lente transformation en un mort-vivant. Le feu avait beau luire, étant un imposant brasero, rien ne pouvait empêcher l'inévitable, cette abominable déchéance contre-nature qui frappait désormais même les humains. Il en était absolument conscient, et malgré toute sa ferveur, le cynisme et la peur finirent par vaincre. Il devint amer et lança quelques réflexions méprisantes aux déchus encore conscients qui parvenaient à s'échapper de leur prison et entendaient sauver le monde. Ils mourraient bien assez tôt et perdraient leurs esprits, augmentant encore la masse des créatures sans âmes qui peuplaient désormais l'ancien village, mis à feu et à sang.

Il n'y avait plus aucun endroit sauf. Il en était venu à penser parfois qu'il était peut-être le dernier homme encore en vie. L'effroi le rattrapait alors, lui rappelant que ses jours étaient comptés et qu'il allait bientôt perdre lui aussi sa santé mentale et son âme. Il luttait pourtant de toutes ses forces, tâchant de ne pas s'abandonner à l'abattement, mais le combat était perdu d'avance. Les ténèbres gagnaient du terrain et elles le dévoraient de l'intérieur. Dans son esprit où la brume empoisonnée de la folie s'établissait, ses pensées devinrent de plus en plus pessimistes et négatives. De même, des signes évidents de flétrissure commençaient à apparaître sur son corps, le comblant d'horreur et d'effroi.

Un jour cependant, il se surprit à éprouver de l'espoir. Un autre déchu en devenir venait de s'échapper, animé par la même pseudo-bienfaisance empreinte d'une pitoyable candeur que tous les autres soi-disants aventuriers, et comme toujours il s'efforça de l'aiguiller. Malgré sa folie grandissante et sa déchéance croissante, une partie de lui croyait en ces aventuriers. Lorsqu'il entendit sonner à quelques heures d'intervalle les deux Cloches de l’Éveil, il eut du mal à y croire. C'était la première fois depuis des décennies que cela était arrivé et il parvint à éprouver une sorte de joie, de même, pour la première fois depuis bien longtemps. Peut-être, peut-être ce mort-vivant allait-il tous les sauver ... A moins qu'il ne meurt vraiment, comme tous les autres jusqu'ici ...

Force était néanmoins de constater que les progrès de l'aventurier n'étaient pas assez rapides et que la dégénérescence ne cessait de prendre de l'ampleur. Il était désormais constamment partagé entre l'espoir et le désespoir, déchiré entre deux sentiments absolument opposés tandis que les dernières lueurs de sanité disparaissaient de son esprit. 
 
Le sort en fut décidé lorsqu'il entendit le cri de douleur et d'agonie de la Gardienne du feu et qu'il vit le brasero s'éteindre, ne laissant que des cendres froides. Les ténèbres gagnèrent soudain tout son corps, enflammant sa chair et son âme. Tout n'était plus que la confusion la plus extrême, rien n'était clair, tout était flou et il se trouvait désormais à courir frénétiquement vers les ruines de l'ancienne cité de New Londo, dans l'espoir de trouver un dernier feu, un dernier espoir. Dans sa course folle, il s'écroula soudain à terre, pour se relever sous les traits d'une créature qui n'avait pratiquement plus rien d'humain. Les ténèbres avaient gagné.

lundi 21 novembre 2011

Le Doute

Le Doute

S'agissant d'un sentiment que l'auteur, ou tout du moins celui qui aspire présentement à en devenir un, ressent chaque jour, parfois plusieurs fois lors de la même minute, à des intensités variables mais telle une constante et avec grande puissance dès lors qu'il termine d'écrire, il lui convient de faire l'introduction de ce qu'il peut peut-être d'ors et déjà considérer comme une ébauche d’œuvre littéraire, en approfondissant notamment sa pensée à l'égard de ce qui est connu sous le nom de "doute".

Même alors qu'il écrit ces lignes, il le ressent. Il ignore s'il terminera d'écrire ce paragraphe avant de décider que ce soit futile. Il ignore s'il terminera tout simplement d'écrire. Il s'agit cependant pour lui d'une manière d'être : l'introspection, la remise en question, un esprit critique affûté au point d'être constamment en fonction et dont il se sert en autre à son propre égard, et il a toujours vécu de cette manière. La confiance est pour lui l'apanage du vaniteux et le doute mêlé du zèle, s'il l'empoisonne parfois malgré tout, reste l'un de ses principaux outils pour rester critique. Oh, il le redoute, bien évidemment mais il l'apprécie également, peut-être en moindre mesure cependant. Il lui permet de mieux mesurer les choses en même temps qu'il restreint son avancée, il est devenu un frein plus qu'une aide.

En effet, ce doute, il restreint son avancée, il réduit son travail, il le tourmente tout en le forçant à relire sans arrêt ses pages, celles qu'il a écrites dans un éclat d'inspiration, une sorte de splendide vision éphémère apparue à l'intérieur de son cerveau comme si elle eût été induite par la Muse, celles dans laquelle il expose son âme et au travers desquelles il existe réellement. Écrire est pour lui un moyen d'exister, de ne pas être oublié, de s'affirmer, de gagner cette confiance que le doute rejette et de laisser un témoignage du temps. Il considère qu'un homme n'est pas mort tant qu'on cite son nom et il tient ainsi à survivre à travers les âges grâce à sa plume, que ce fut une volonté vaniteuse ou non.

Ce désir, il est en convaincu, il n'est pas le premier à l'avoir éprouvé et ne sera pas le dernier. Que ce soit pour des raisons relatives à une certaine démesure et à un ego hypertrophié, à cause d'une ambition bien trop grande, simplement pour laisser un témoignage de son époque et de son existence ou pour donner corps à ses pensées, il ne saurait dire laquelle de ces raisons le pousse à vouloir écrire et créer et il pense certainement qu'il s'agit de toutes à la fois par diverses proportions, le fait est qu'il veut apprendre à écrire. Mieux écrire. S'améliorer, effacer ses défauts, savoir donner forme aux visions fugitives qui lui traversent l'esprit, voilà son objectif, voici ce qu'il désire accomplir et bien lui importe peu du reste, à dire vrai.

Cet aspirant écrivain a découvert qu'il ne pourrait vivre sans écrire. Il ébauche déjà depuis quelques années des scenarii et s'est découvert une volonté de s'épanouir à travers l'érudition et la culture. En cela, il s'éloigne radicalement de ses contemporains envers lesquels il en est même venu à nourrir une sorte de méfiance et un sentiment d'incompréhension. Il ne saurait partager leurs intérêts, il se sent étranger à une partie du monde, celle qui défie le cartésianisme et la volonté d'atteindre l'érudition en trouvant son propre épanouissement par des moyens bien éloignés de toute forme de culture. On ne saurait accuser ni blâmer personne pour de telles raisons, bien évidemment, mais il n'empêche pas que cet écrivaillon se sent séparé des personnes desquelles il devrait être proche, c'est à dire en d'autres termes des gens de son âge, ou du moins de la plupart d'entre eux. On le qualifiera sans doute d'asocial voire de misanthrope pour cette raison. Il n'en a trop que faire, il a d'autres volontés, d'autres projets, son ambition dépasse ces considérations.

Il s'épanouit à travers l'écriture, la réflexion, l'abstraction de la réalité au profit d'un monde fait de pensées et d'une méditation sur l'état actuel du monde sous de nombreux aspects. Il en est venu à développer son esprit critique de manière à mieux juger le monde et ne parvient qu'à en constater une déchéance sans cesse croissante, d'où son retrait et la forme d'ascétisme que revêt la vie qu'il mène. Il exprime sa vision des choses, influencée par des auteurs romantiques et fantastiques tels que Victor Hugo ou Edgar Allan Poe, à travers ses écrits ou du moins le tente-t-il. Ils ne sont pas encore étoffés, il recherche toujours son style, il ne sait trop s'il a du talent ou s'il ferait mieux de tout détruire tant qu'il en est encore temps. C'est là ce maudit doute dont il parlait. Il y a réfléchi depuis longtemps : il tient à l'exorciser en s'assurant de l'existence ou de l'absence d'un éventuel talent au sein de son œuvre, d'où son besoin d'avoir un jugement extérieur. Sa seule certitude est son éloquence dont il a par ailleurs tendance à abuser, mais il ne saurait dire s'il l'emploie correctement ou non. Il ne parvient pas à avoir de véritable idée quant à la qualité de ses écrits.

Pour le reste, force est de constater qu'il a décidé de vous laisser juger, puisque vous lisez désormais ceci. Afin qu'aucun doute – ah, le trait d'esprit ! – ne pût planer sur son identité, il va désormais la décliner. Il est connu sous divers pseudonymes, peut-être, tels que Gordon Blake, Geddoe ou Abysse.

Cet individu, celui qui écrit à ce même moment ces lignes, cet être que le doute étreint avec force, cet énergumène indécis qui aspire à être littérateur et qui s'amuse à imiter le style d'un certain chroniqueur et médecin oranais, va désormais vous laisser avec la suite de ses écrits, qui devraient donc suivre. Si vous le connaissez, ne laissez pas votre appréciation personnelle se mettre en travers de votre jugement. Il tient à s'améliorer, il désire des avis honnêtes et construits, et il semblerait que votre jugement lui importe. Alors, puissiez-vous vous montrer respectueux de cette volonté. Il vous souhaite bien sûr une bonne lecture.