Frappé de fièvre, délirant, épuisé et tourmenté par les sombres spectres du passé, je tâche cependant de méditer et de trouver le sens de ma vie sentimentale. Ou peut-être est-ce précisément parce qu'il n'est de meilleur moment pour l'introspection que dans la maladie, même bénigne, que je me retrouve à réfléchir de la sorte.
Je ne cesse de revenir sempiternellement sur ce que je continue de considérer la plus intense expérience que j'ai vécu, quand bien même je ne cherche pas à y penser, elle en est venue à me servir de mesure-étalon pour mes souffrances et mes joies, puisqu'elle m'a fait connaître un bonheur divin avant un malheur mortel ; mais en y revenant, ce n'est plus pour briguer l'objet qui m'est échappé des mains, ni même pour mieux savoir en capturant d'autres : c'est pour savoir embrasser plutôt qu'étouffer.
Une vérité fondamentale semble s'être éveillée en moi, que tout ce que j'ai jusqu'à présent amour d'autrui n'était qu'amour de moi, et que tout mon altruisme n'était le prétexte qu'au plus hideux égocentrisme. On avait pourtant cru m'en prévenir, mais ce n'est que maintenant que ces paroles prennent sens à mes oreilles. J'étais sourd, je commence seulement à entendre le langage de l'amour et à vouloir le parler, au lieu que précédemment je le vociférai abominablement.
Mais il me semble aussi que peu l'entendent et le comprennent véritablement tels qu'il m'apparaît désormais, aussi mes erreurs sont sans doute la copie de mauvais modèles que j'ai sottement cru être bons. En ayant pris conscience, je commence à vouloir vraiment aimer.
Car ce que nomment "aimer" le commun des mortels, et moi avec eux jusque très récemment, ce n'était jamais qu'un désir assertif de subjugation d'autrui à soi, une volonté de domination, de puissance sur quelqu'un d'autre, un amour à la Montriveau ; mais aimer quelqu'un n'est pas aimer cette personne dans la mesure où on détient de la puissance sur elle, tel est au contraire vouloir soumettre autrui et ne s'aimer que soi-même, tel est narcissisme.
L'amour véritable, je le réalise, c'est un amour digne de Pétrarque, c'est l'amour qui fait qu'on s'offre à autrui sans conditions ni volonté ; que son bonheur soit celui de faire le bonheur d'autrui, au lieu que ce soit l'inverse ; c'est se soumettre sans désir de posséder, en restant digne, car ce n'est pas amour que de se laisser dominer et écraser par autrui, mais pure bêtise.
Une preuve de cela, c'est que l'amour est beau et pur ; or rien n'est plus laid et infâme que de vouloir subjuguer une âme innocente pour la souiller ; et rien n'est plus splendide et céleste qu'un amour désintéressé et inconditionnel.
De même, à mesurer la valeur des choses par leur intensité, le narcissisme n'est rien d'autre qu'une manipulation froide d'autrui à des fins atroces, tandis que l'amour, c'est la flamboyance de l'âme qui la fait se donner à une autre et l'estimer plus qu'elle-même.
Et à juger d'après la profondeur : l'amour de soi est une prison superficielle ; l'amour véritable d'autrui est quant à lui une épiphanie, il est extase ; aimer revient à embrasser le monde, au lieu que seulement s'aimer revient à se replier sur soi.
Certes, bien évidemment, l'amour de soi, en tant qu'amour-propre, est absolument nécessaire : "avant d'aimer, aime-toi d'abord toi-même" ; sinon tout prétendu amour n'est qu'une contradiction entre haine de soi et amour d'autrui, qui ne peut vraiment s'exprimer qu'en se connaissant soi-même et en ayant appris à s'aimer pour la personne que nous sommes. Une forme modérée de narcissisme est donc un nécessaire fondamental, mais cela doit n'être qu'une étape vers un amour d'autrui, voire un amour généralisé du monde en lui-même, amour véritablement divin.
S'aimer soi-même est aussi nécessaire pour conserver sa dignité et ne pas se soumettre imprudemment à autrui en croyant l'aimer : sinon, c'est rechercher soi-même le mal. C'est à partir d'un amour-propre raisonné que peut naître un amour raisonné et pourtant potentiellement incommensurable pour autrui.
Ainsi, celui qui aime vraiment, sans pour autant se réduire à l'état de ridicule majordome ou valet, aime la personne qu'il aime davantage qu'il ne s'aime soi-même, sans pour autant s'oublier dans autrui, et par là il ne songe qu'au bonheur de celle qu'il aime, faisant par là lui-même son propre bonheur.
Si de tels sentiments sont réciproquement partagés, je n'y vois qu'une félicité éternelle pour le couple : chacun faisant tout pour autrui remplissant ainsi son cœur, sans jamais perdre de vue qu'ainsi il se rend lui-même heureux, chacun est parfaitement comblé.
L'idéalisme d'une telle vision n'empêche pas que je demeure persuadé que de telles personnes, combien rares soient-elles, existent effectivement, et ne me fait pas démordre de cette conception infiniment plus belle que tout ce à quoi s'adonnent ordinairement les gens nommant amour leurs effroyables velléités de négation d'autrui au profit de l'affirmation de soi.
Au contraire, une pareille attitude n'est pas affirmation de soi, elle n'est que négation de tous les autres sans renforcer pour autant la position du soi, elle n'est qu'un coup d'épée dans l'eau, que vaine misanthropie ; au contraire, l'affirmation de soi passe d'abord paradoxalement par le don de soi à l'amour d'autrui, car c'est ainsi qu'en affirmant positivement autrui, à travers lui je m'affirme moi-même et je comble de bonheur le vide fondamental de l'existence humaine.
Comme le disait Nietzsche, l'esprit subit trois métamorphoses : il devient chameau, puis lion et enfin enfant. J'ai été le chameau porteur de valeurs désuètes et absurdes, j'achève d'être le lion destructeur des valeurs corrompues et enfant, je tâche de construire mes propres valeurs, cette fois positives.
Le négativisme et la destruction ont assez duré : désormais il faut créer, il faut vivre, il faut aimer.
la philosophie est surprenante Inspirante est intéressante
RépondreSupprimercalmante pour le lecteur surEment pour l'écrivain
ton texte et aussi une leçon de vie merci