samedi 26 octobre 2013

Des souvenirs et des temps passés

 

C'est peut-être avec une cinglante ironie que j'ai donné le nom de Temps Futurs à ce blog, moi qui suis essentiellement tourné vers le passé et vers une myriade d'univers contingents qui prennent leur racine dans ce passé. Il est peut-être aussi déplacé pour moi de faire part de mes états d'âme alors qu'ainsi qu'on me l'a récemment fait observer, je me trouve avoir un lectorat pour le moins assidu. Mais quelle honte ai-je à craindre ? Ce serait au contraire plutôt me renier moi-même que de brider l'éventail de mes moyens d'expression par souci d'une prétendue pudeur ; de même que mes précédents écrits ont souvent déjà eu cette profondeur personnelle que j'explore encore à travers cette entrée ; enfin l'écriture a toujours été évidemment pour moi à la fois un moyen d'exalter mon imagination, de donner corps à mes visions ; mais aussi une remarquable catharsis. Il est à noter que nombre de mes derniers écrits, si je les écris, c'est pour moi-même essentiellement, et qu'à vrai dire je suis presque embarrassé de savoir que je suis lu alors que je déploie mon âme à nu. 

Mais au contraire, profitons de cette occasion pour renouveler l'expérience de Rousseau à travers ses Confessions, puisque lui-même du haut de sa grandeur n'a rien omis dont il ne nous eut fait part ; jusqu'à son goût étrange pour la fessée. Alors suivons l'exemple du grand homme de Genève et ne nous montrons pas factice sous prétexte que nous sommes lu ; profitons-en plutôt pour être compris. 

A cet égard, le lecteur plus intéressé par notre goût lovecraftien du bizarre et du morbide que par nos épanchements sentimentaux et nos soupirs devrait passer son chemin ; qu'à l'inverse celui qui apprécie le lyrisme et le romantisme s'abreuve à notre source.

Car en effet ; soit que ce soit par la musique que j'écoute et dont je fais part, soit par l'influence subtile du Taugenichts  d'Eichendorff, soit par la résonance particulière cette date approchant du 27 d'octobre a pour moi, mon âme est présentement profondément teintée de romantisme ; c'est pour tout dire avec des larmes que ces mots sont écrits. 

Plus que jamais, faute d'un présent qui me satisfasse et ayant peu d'intérêt actuellement pour mon avenir, je me tourne vers le passé ; plus particulièrement sans doute le mien. Non pas qu'Halloween me pousse à m'intéresser aux fantômes, même si ceux-ci ont en réalité partie liée avec ce qui m'exalte et me ronge en cette nuit. En effet, aujourd'hui ou plutôt demain marquera le jour à partir duquel je pus vraiment pour la première fois me dire heureux ; quoique je ne le sois plus à l'heure actuelle. A cet égard, il convient que ce jour symbolique soit rappelé ; et même si la personne qui m'a rendu heureux l'a peut-être déjà oublié en même temps qu'elle doit avoir refoulé mon souvenir, ce n'est pas raison suffisante pour ne pas lui rendre hommage. Que les jours passent et qu'ils oublient ce qu'ensemble nous commémorions, du moins cela ne disparaît pas de ma mémoire, et ce n'est pas parce que le chagrin s'est substitué à la joie et que de deux nous ne sommes plus qu'une âme solitaire que les temps passés perdent de leur gloire et qu'il faut les oublier.

En vérité, faute de raison de me réjouir du présent ou de l'avenir, puisqu'ils sont couverts de nuages noirs, le passé est peut-être le seul fragment qui mérite d'être mentionné. Le reste est morne ou n'est pas encore et à cet égard morne aussi. Et si j'ai longtemps détourné mes regards de ce passé à la fois si beau et si douloureux, en vertu de cette journée, il nous faut le contempler et nous rappeler. Le bonheur qui a été, même s'il n'est plus, existe toujours dans le passé ; au moins donc dans le passé se trouve de quoi se consoler. 

Le 27 octobre de la dernière année, au soir, rentrant d'un voyage en Italie qui fut pour moi sans doute le parfait inverse de ce qu'il fut pour Du Bellay ; l'esprit encore plein d'exaltation pour la patrie de Romulus, je réunis le courage d'annoncer mon amour à cette personne encore maintenant, en dépit que j'en aie, si chère à mon cœur, quoi qu'elle l'ait brisé malgré elle aussi ; et j'eus le plaisir et l'inénarrable bonheur de le savoir réciproque.  Les mots de cette soirée résonnent encore à mes oreilles et je parviens à me rappeler des conditions de cet évènement si remarquable dans leur détail le plus minime, quoi que cette Lénore disparue l'ait sûrement fait disparaître de sa mémoire. Ainsi, pour la première fois et peut-être la plus exquise, je goûtai au bonheur ; et je peux m'estimer chanceux d'avoir pu boire dans sa coupe pendant un peu moins d'une dizaine de mois qui ont suivi. J'ignorais que la même coupe qui servait l'ambroisie, étrange Graal, servirait aussi le poison si néfaste à mon cœur ; mais le fait en est là, et sans doute ai-je moi-même contribué à mon empoisonnement ; car je ne cherche pas là à faire passer cette personne pour Agrippine, bien loin qu'elle soit de lui ressembler. 

Ainsi, puisque les jours heureux se sont achevés il y a de cela maintenant, quoi, quatre et bientôt cinq mois ; et qu'en dépit de diverses tentatives pour retrouver le bonheur l'ombre du mal continue de planer, si certes regretter cet amour disparu est vain, néanmoins se le remémorer en l'absence de toute autre consolation est un baume de Judée pour l'âme, car elle y retrouve ce qui l'a rendue vivante ; et de l'état de cendres auquel elle est réduite elle se rappelle qu'elle fut phénix et peut le redevenir. C'est ainsi avec une sorte de noir plaisir que je me retrouve à rappeler en moi ces glorieux souvenirs, quoi que j'eus détruit une bonne part des reliques de cet âge d'or. Force est de constater en les regardant qu'à présent cette joie est morte, car les objets de mon adoration ne m'évoquent plus que de l'indifférence et de l'étrangeté. Mon âme ne retrouve bizarrement sa joie qu'à travers des souvenirs vagues voire abstraits et des réminiscences de sensations, de perceptions tactiles qui vont du sensuel à l'érotique ; non pas par la contemplation de ce qui auparavant m'exaltait et maintenant m'indiffère. C'est ainsi que de l'amour pour une personne particulière, de ces souvenirs j'extrais essentiellement une forme abstraite d'amour, sa quintessence sans objet particulier ; et cet Amour seul sait apaiser mes peines et me rappeler la joie que j'ai connue. C'est aussi cette forme d'amour sans objet défini qui me rappelle qu'il ne se limite pas à une seule personne et qu'en réalité il sait renaître pour différentes personnes, à différentes époques : qu'en fait, ainsi à travers l'amour, ce n'est peut-être pas tant une personne que nous recherchons plutôt que certaines sensations, certains états émotionnels ; et ceux-là ne sont pas exclusivement permis par une unique personne : de là les raisons pour lesquelles si l'amour meurt malheureusement, heureusement il renaît. A défaut d'avoir connu plus d'une expérience amoureuse véritable, ce ne sont que mes conjectures ; si j'ignore tout de leur véracité, je suis encore moins capable de les juger.

Il ressort donc de cette méditation que si les souvenirs sont des fragments du passé et à cet égard incompatibles avec le présent, néanmoins ils ne doivent pas être refoulés ou rejetés, dans le bonheur comme dans la joie. Les temps passés ne sont ni les temps présents ni les temps futurs, ils sont immuables, mais dans leur immuabilité réside aussi la source d'expériences que nous ne devons pas oublier ; dont il nous faut plutôt tirer partie. Plus encore, les souvenirs heureux nous servent de refuge dans les temps ombragés ; mais les souvenirs malheureux ne sont pas à rejeter pour autant, seulement la démarche est contraire : là où du malheur présent on se réfugie dans le bonheur passé ; du bonheur présent il faut se rappeler qu'on provient du malheur passé et toutes les évolutions qui ont jalonné notre chemin d'un état à un autre. Mais outre les évènements qui nous concernent, ayons aussi une pensée en explorant nos souvenirs pour ceux que nous avons côtoyé, peut-être éphémèrement, mais qui ont aussi pour un bref instant participé à notre expérience, en bien comme en mal ; mais gardons-nous de les juger, car ils n'appartiennent plus pour nous qu'au passé et doivent être considérés essentiellement pour ce qu'ils ont alors été. 

Dans tous les cas, embrassons en toute occasion nos souvenirs, car ils sont les fragments de ce que nous étions, de nos expériences, les anciennes sources de nos joies et de nos malheurs, qui ne sont pas à négliger sous prétexte que les temps ont changé. Plus encore, dans des temps baroques et changeants, ils sont la seule source qui demeure immuable. Τα Πάντα ῥεῖ, disait Héraclite, certes ; sauf le passé. Lui, il a déjà coulé, il ne coule plus. C'est ainsi peut-être la seule source de certitude que nous ayons : les choses ne sont claires que dès lors qu'elles ne sont plus. Alors, tournons nos regards vers le passé, au moins de temps à autre, et n'ayons crainte de regarder plusieurs fois le même point d'eau asséché afin de nous rappeler d'une part l'abondance qui y régnait autrefois, d'autre part le chemin qu'a suivi le fleuve dans sa course vers l'avenir. Il y a du sublime à contempler ce que plus personne ne regarde à part soi.

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