Tandis que je ne parvenais pas à trouver le sommeil et que j'errais au beau milieu du château dans l'espoir que Morphée m'appelle à ses côtés, ne craignant point la froideur de la nuit en vertu de la douceur du climat sicilien en cette saison, j'en vins à entr'apercevoir mon maître à travers l'une des fenêtres, il était assis sur un banc. Une telle attitude aussi tard dans la nuit m'interloqua puisque ce n'était guère dans ses habitudes, mais c'est alors que je pus avoir un meilleur aperçu de la scène, sans me faire repérer, que je fus réellement choqué et bouleversé : mon maître, d'ordinaire si insensible et dur, se tenait la tête entre les mains, dans un air de profond abattement et de désespoir malgré son silence, et des larmes coulaient le long de ses joues habituellement empourprées par le vin et la chaleur de son caractère.
Ah ! mais quelle vision est-ce que de voir se lamenter si pitoyablement celui qui laisse habituellement transparaître une telle assurance et qui charme si aisément toutes demoiselles !
Lui qui se faisait défier par les hommes courroucés de la perte de leurs promises et acceptait le duel avec un air arrogant et les flammes de la certitude brûlant à travers ses prunelles, qui eût pu deviner qu'il était intérieurement si fragile et sensible, trop sensible !
Le masque grotesque dont il s'agit, la souffrance intérieure qu'il doit en réalité cacher !
Et de le voir, ici, sanglotant en silence, lui en apparence si cruel et égoïste, posséder à la vérité un coeur aussi pur, je sentis tout le ressentiment que j'ai jamais pu lui vouer se muer en une tendre compassion et en infinie empathie, car les apparences ne sont jamais que des façades, des murs en trompe-l'oeil qui ne donnent qu'une idée inexacte d'un homme, et je comprenais à présent que celui qui agit d'une manière détestable peut tout aussi bien le faire par pure vilainie, certes, que pour cacher les blessures de son coeur, et que celui qui condamne un être aussi sensible sans connaître véritablement les profonds et intenses flux d'émotions dans son âme, c'est lui le fripon, l'insensible, le sans-coeur, le démon, jugeant les autres sans rien connaître de ce qui les agite réellement, se bornant à ses stupides préceptes et à son éthique qui prône la négation de la vie elle-même et l'étouffement de la liberté !
Mon maître connaissait le vide de l'âme, le néant intérieur de ceux qui sont agités par trop de sentiments, et il n'a jamais cherché qu'à l'éviter de manière frénétique par les moyens qui étaient à sa disposition, c'est à dire par le charme et la séduction : la compagnie des dames et le fait de gagner une damoiselle à sa cause savaient réchauffer son âme souffrante, et afin d'excuser son comportement indécent selon les normes de notre époque, il en était venu à se forger une personnalité détestable, se donner des airs arrogants, toujours afin d'éviter la souffrance !
Dans la chaleur de la couche, il cherchait à donner un sens à sa vie et à la vivre pleinement d'une manière plaisante qui savait ravir sa sensibilité exacerbée, sans se soucier des gens bien-pensants ou de ceux qui cherchent à enclaver les libertés, monstres de nihilisme qui vident l'existence de tout sens et de toute substance, faisant de l'être humain une carapace sans émotions, réglée telle une horloge morne au cliquetis infâme. De par la violence des duels, il exaltait son courage et se sentait pleinement vivre, libéré de toute emprise.
Qu'y a-t-il de mal dans le fait de chercher la pleine liberté, d'être en quête de l'absolu ? Rien, voilà la réponse ! Le Dom n'était qu'un oiseau qui cherchait à s'échapper de la cage de la société, enfermée et enserrée qu'elle est par les barreaux de l'éthique et de la morale religieuse, faut-il le condamner pour rechercher la Beauté, certes avec zèle ?
Qu'y a-t-il de mal dans le fait de chercher la pleine liberté, d'être en quête de l'absolu ? Rien, voilà la réponse ! Le Dom n'était qu'un oiseau qui cherchait à s'échapper de la cage de la société, enfermée et enserrée qu'elle est par les barreaux de l'éthique et de la morale religieuse, faut-il le condamner pour rechercher la Beauté, certes avec zèle ?