jeudi 19 janvier 2012

Le pendule, le puits, le gouffre de l'enfer

C'est en retournant à ma lecture de quelques nouvelles d'Edgar A. Poe que je n'avais encore pas eu le loisir d'étudier que j'eus une fois de plus à constater l'infinie maîtrise du maître absolu du fantastique et de la terreur littéraire, surpassant à ce sujet tous les Lovecraft et tous les King, bien qu'on n'eût pas de raison de les dénigrer pour autant, leur œuvre étant pour autant tout à fait respectable, évidemment.  

Une nouvelle qui m'a tout particulièrement frappée est 'Le Puits et le Pendule', formant une sorte de quintessence de tout ce qu'il y a d'admirable chez le poète macabre. Ses nouvelles et contes présentant un narrateur touché par quelque affliction ou trouble psychologique, le conduisant finalement à commettre l'irréparable et à s'adonner à la débauche, au vice et même au meurtre, celles-là ne m'ont jamais parues les plus exaltantes que l'homme eût écrit malgré toutes leurs qualités. Bien entendu, de telles nouvelles comme 'Le Chat Noir', 'William Wilson' ou 'Le Cœur Révélateur' restent parmi mes préférées, mais j'ai toujours considéré que tout le talent de l'auteur résidait dans le fait non pas de dépeindre de simples scènes de folie et de crimes indicibles, mais plutôt de savoir mystifier le lecteur, de le transporter dans un autre monde et d'être capable de lui faire ressentir la peur et la vibration de chacune de ses fibres nerveuses dans le moindre de ses membres.

De tels écrits sont révélateurs de tout l'incroyable génie de l'auteur : 'La Chute de la Maison Usher', 'Le Corbeau' et enfin, 'Le Puits et le Pendule' sont à mon goût à classer parmi les meilleurs écrits de Poe, bien qu'il s'agisse là d'une opération semblable à celle d'effectuer le classement des mets les plus raffinés d'un des plus grands et reconnus restaurants qui soient.

Mais enfin, assez de cette digression, je ne suis pas là pour rédiger une étude détaillée de Poe mais plutôt pour offrir mes impressions suite à la lecture de cette nouvelle si remarquable.

Le narrateur est un condamné à mort de l'Inquisition Espagnole, pour quelque crime inconnu dont on ignorera toujours la nature si ce n'est qu'il eût suscité l'intervention des dévots religieux, bien qu'on pût se douter qu'il fut particulièrement insipide en regard des mœurs et de la sensibilité exacerbée de ces ignobles fanatiques. Caractérisé par cette sensibilité accrue que l'on ressent à travers tous les écrits du grand Edgar et qui est la clef de voûte permettant l'installation de la peur littéraire, l'homme s'évanouit suite à son jugement après quelques étranges hallucinations et visions d'esprits fantomatiques qui tour à tour lui insufflent espoir et calme. 

Lors de son réveil, il se retrouve dans un des cachots de l'Inquisition, un lieu qui semble situé hors du plan terrestre, aux limites indéfinies, un lieu sombre à cause de l'absence totale de la moindre luminosité, où il tâtonne lentement jusqu'à son épuisement.

S'ensuivent ensuite nombre de découvertes et d'effrois au cours desquels le personnage fait connaissance avec le puits et le pendule d'où la nouvelle tire son nom, la peur étant principalement suscitée par ce pendule tranchant qui ne cesse de se balancer, symbole-même du temps qui ne fait que nous approcher de la mort. 

Lorsque la lumière entre finalement dans la morne cellule, force est de constater que cela ne dissipe pas pour autant cette impression de se situer dans un véritable enfer : les murs sont couverts de tant de signes et de visages démoniaques qu'elle n'a pas grand chose à envier aux neuf cercles que Dante et Virgile parcoururent en chemin vers le Paradis ; les tortionnaires de l'Inquisition Espagnole étant même à plusieurs reprises explicitement référés comme étant des démons sadiques.

Un autre élément intéressant et qui souligne l'étrangeté de l'endroit est ce fameux puits, ce gouffre. Bien que l'on ignore ce qui se trouve tout à fait au fond, la seule certitude qui reste est amplement suffisante et est peut-être la seule chose qui nous sauve des insomnies et de la folie : quoi que ce soit, il s'agit d'une horreur indicible et je suis d'avis que nous ne devrions pas trop réfléchir sur un tel sujet.

La lenteur de l'action et le manque de repères principalement temporels contribuent à accentuer la peur et la tension nerveuse que ressentent à la fois le narrateur, et, à travers lui, le lecteur : nul ne sait précisément si des jours ou des semaines passent et combien de temps ce maudit croissant homicide se mit à osciller jusqu'à se retrouver si proche du condamné !

Vous l'aurez compris : 'Le Puits et le Pendule' est une des nouvelles fantastiques les plus remarquables que j'aie jamais lu et c'est un impératif que de la lire si vous vous estimez en admirateur du poète, conteur et nouvelliste sans que vous ne l'ayez déjà lue.

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